Illustration: Shin Hye Koo
Lela Savić  » 
février 9, 2021

Le journalisme perd de son lustre. N’est-il donc pas temps de commencer à penser à notre manière de couvrir l’actualité ? Sommes-nous assez empathiques envers la population ? Au-delà les algorithmes de Facebook, avons-nous une part de responsabilité dans le climat social actuel ?

Lorsqu’on parle du mot en N en termes de liberté académique, sans évoquer le traumatisme qu’il cause aux personnes noires, c’est un choix. Lorsqu’on parle d’appropriation culturelle sans évoquer les raisons pour lesquelles cet acte est problématique pour les personnes qui le dénoncent, c’est un choix. Lorsqu’on présente un homme noir accusé d’un crime avec une photo d’identité judiciaire et un homme blanc accusé d’un crime dans son jacuzzi où à sa remise diplôme, c’est un choix. Lorsqu’on présente un suspect comme un coupable avant même qu’il ne soit jugé et qu’on révèle des détails de sa vie personnelle, c’est un choix. Lorsqu’on qualifie l’auteur de l’attentat de Québec de tueur et non de terroriste, c’est un choix. Lorsqu’on qualifie cette tragédie de tuerie et non d’attentat, c’est un choix. Lorsqu’on présente trois personnes comme les représentantes de toute une communauté, c’est un choix. Lorsqu’on qualifie une anthropologue, un entrepreneur social, une intervenante psychosociale de militants, c’est un choix. Lorsqu’on invite quatre hommes blancs à parler de profilage racial, c’est un choix. Lorsqu’on demande en entrevue à une politicienne comment va sa vie amoureuse, ou qu’on présente une femme politique en parlant plutôt de ses talons et de sa coupe de cheveux, c’est un choix. Lorsqu’on décide de mettre encore des photos d’Asiatiques pour illustrer la pandémie de COVID-19, c’est un choix. 

Bref, nos choix journalistiques de photos, d’angles, de citations, de cadrages, de sujets ont le pouvoir de bâtir des perceptions. Pour plusieurs personnes racisées, autochtones, pauvres ou marginalisées, la couverture médiatique dont elles font l’objet contribue à la division et ne favorise pas la compréhension. Nous avons, de par nos couvertures médiatiques, une responsabilité dans la cohésion sociale et à l’égard des tensions sociétales.

Malgré toutes nos bonnes intentions, les biais de nos salles de nouvelles blessent trop de communautés. Ces biais, souvent inconscients, j’en collectionne depuis le début de mes études journalistiques, époque où j’ai créé dans mon ordinateur un dossier sur le sujet qui n’a jamais cessé de grossir. Aujourd’hui, je l’utilise pour mes présentations sur les biais médiatiques, mais il me suffit de quelques clics pour en trouver de plus récents sur Internet. À chaque présentation lors de mes conférences, je vois l’étonnement des journalistes. Les concepts dont je parle ne sont pas enseignés dans les salles de classe et les salles de presse. 

Pourtant, des cours sur les biais médiatiques, sur la couverture des enjeux autochtones et des minorités visibles et culturelles, plusieurs rapports en ont fait la recommandation : le rapport Bouchard-Taylor en 2008, le rapport Vérité et Réconciliation en 2015, le rapport de la commission Viens en 2019 et le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées en 2019. 

Toutefois, la mise en œuvre de ces recommandations se fait toujours attendre. Et on voit aujourd’hui les conséquences de ce retard. Mais, à la base, on ne prend pas la peine d’enseigner aux journalistes les conséquences de leurs choix sur le climat social et les décisions politiques. Pour moi, il est clair que, tant qu’on ne s’appliquera pas à faire du journalisme un outil anti-oppressif, on ne pourra pas résoudre cette crise de confiance.

Tout cela ne date pas d’hier, et les choses vont peut-être changer avec le temps, mais combien de vies devront être perdues ou chamboulées avant qu’on se pose des questions sur les conséquences de nos choix, de nos biais ? On ne peut plus se permettre de se cacher derrière le rempart de l’objectivité. L’objectivité journalistique ne recouvre pas la réalité de tous. Elle se doit d’être comprise à travers la réalité des gens dont la vie est marginalisée.

C’est avec ces préoccupations en tête que j’ai décidé de créer La Converse. À voir les chroniques et la couverture médiatique de certains de mes collègues, j’étais tellement sidérée que je ne me voyais pas évoluer au Québec dans un média où je pouvais être fière de travailler, dans les bureaux duquel je pouvais rentrer la tête haute chaque matin.

En attendant que les mentalités changent, j’ai décidé de prendre les choses en main afin de me ménager un espoir réaliste : j’ai créé un média basé sur le dialogue et la réconciliation. Un média où les histoires des gens sont respectées, où on prend le temps de penser aux conséquences de nos actions et à ce que celles-ci représentent pour les communautés dont nous parlons. Un média où, à la place de la sacro-sainte objectivité, on opte pour l’intégrité journalistique, la transparence, l’équité. Un média qui, au lieu d’alimenter la division et la haine, comble les fossés. 

Je ne dis pas que nous sommes parfaits et je sais qu’il nous reste bien du chemin à parcourir avant d’être un acteur clé dans le paysage médiatique québécois, mais je peux vous assurer que nous nous posons des questions sur nos choix éditoriaux à chaque reportage. Car le journalisme de demain est un journalisme qui pense aux conséquences de ses choix sur la vie quotidienne du public qu’il sert. 

Alors, je vous écris ces quelques lignes pour vous poser une question : comment peut-on mieux vous servir ? On veut vous entendre. Où sont, selon vous, nos angles morts ?

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