Faire preuve de créativité pour lutter contre les rénovictions

24 septembre 2021

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Les rénovictions qui sévissent dans les quartiers populaires de Montréal touchent à plusieurs enjeux complexes. Lorsque les recours traditionnels font défaut aux locataires les plus marginalisés, quelles sont les solutions qui tiennent compte de leur réalité ? Voici ce que proposent des citoyens engagés et les arrondissements pour tenter de surmonter ces obstacles. 

L’art engagé contre les rénovictions

Veronica Mockler, une artiste engagée, croit que l’art peut être un moyen efficace de lutter contre les rénovictions. Au printemps 2019, en collaboration avec l’artiste Sofia Blondin et huit locataires de Côte-des-Neiges, elle a présenté L’ADRESSE, une performance artistique qui mettait en lumière les expériences de ces locataires. Les locataires qui ont pris part à la performance ont témoigné de leurs expériences dans des logements du quartier. 

Avec L’ADRESSE, les artistes ont voulu se concentrer sur Côte-des-Neiges. « C’est un quartier qui est vu comme un tremplin pour les nouveaux arrivants qui commencent leur séjour à Montréal », explique Mme Mockler. Un long processus créatif s’ensuivit pour les artistes qui, à la demande de chercheurs spécialisés, notamment Dr. Karoline Truchon du groupe Amplifier, souhaitaient vulgariser le problème et éduquer les citoyens au sujet de la crise du logement qui sévit dans Côte-des-Neiges. Mme Blondin et Mme Mockler ont effectué plus de 30 entrevues avec des gens qui vivent ou qui travaillent dans ce quartier. Elles ont discuté avec des locataires, des propriétaires, des fonctionnaires de la Ville, des inspecteurs, des organismes communautaires et des groupes militants. Il était important pour elles de bien écouter ce que les gens avaient à dire « Les gens ne connaissent pas nécessairement leurs droits. Ils ont besoin d’un logement rapidement pour toute leur famille. Donc, les locataires prennent ce qu’on leur offre, et il y a des propriétaires qui tirent profit de cette situation », déclare l’artiste. 

Ces témoignages étaient choquants à entendre pour les artistes. Arrivés de fraîche date, plusieurs locataires ne sont pas familiers avec les rouages de la location de logement dans la ville. « Deux participants ont vécu dans des maisons de chambre et croyaient que c’était la norme en matière de logement au Québec et au Canada, explique Mme Mockler. Il y a vraiment un problème systémique qui fait en sorte que des propriétaires privés exploitent les gens sur ce qui est un droit fondamental. » 

Un projet qui change les choses 

Avec L’ADRESSE, les artistes ont voulu aller beaucoup plus loin que ce que font d’habitude les personnes engagées. Au lieu de consulter simplement les locataires et de s’inspirer de leurs histoires pour faire une œuvre d’art, ce sont ces derniers qui ont dirigé le projet artistique. En leur offrant une tribune où partager leurs histoires, les créatrices espéraient susciter un changement sur le plan politique. Elles souhaitaient aussi créer un espace éducatif permettant aux résidents présents dans l’auditoire d’être informés de leurs droits. 

En produisant une telle performance, les deux artistes ont aussi pris soin que leur œuvre ne soit pas derrière les murs d’un musée ou d’un théâtre, lieux souvent inaccessibles pour les habitants des quartiers populaires, mais bien au sein de la communauté de Côte-des-Neiges. L’ADRESSE a été présentée dans le secteur du Triangle, un ancien quartier populaire en plein embourgeoisement situé tout près de l’ancien hippodrome, où de nombreuses luttes pour le logement ont eu lieu. « Nous avons invité des politiciens, dont la mairesse de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce », raconte Mme Mockler. L’art a été utilisé comme prétexte pour les attirer et les placer face à cet enjeu. 

Pour Mme Mockler, il s’agit d’une grande victoire : les résidents qui ont participé au projet ont pu se faire entendre par les décideurs. L’artiste engagée se souvient d’un résident en particulier, M. Ismael. Réfugié du Burkina Faso, il n’est arrivé au Canada que quelques mois avant la performance. Après sa prestation, il a pu s’asseoir avec Sue Montgomery, mairesse de l’arrondissement, et discuter de sa situation. « La mairesse lui a demandé ses coordonnées, en disant que les maisons de chambre sont illégales. Elle a fait fermer la maison où il vivait, s’exclame Mme Mockler avec fierté. Il y a un effet réel, et pas seulement pour les gens qui apprécient l’art. Ç’a provoqué de vrais changements dans la société. C’était mon objectif ! »

Line Bonneau, bénévole auprès du Projet Genèse, un organisme communautaire axé sur la justice sociale à Côte-des-Neiges, a été très touchée par sa participation au projet L’ADRESSE. Mme Bonneau, qui n’a pas toujours été locataire, a vendu sa maison avant de quitter le pays pour quelques années. À son retour à Montréal, elle a décidé de s’impliquer auprès du Projet Genèse. L’une de ses tâches consistait à faire du porte à porte pour informer les locataires de leurs droits. « C’est là que j’ai découvert qu’à moins d’un kilomètre, il y avait des histoires d’abus incroyables. Quand on est propriétaire, on n’est pas au courant de ce genre de choses », rapporte la bénévole. 

À son avis, le rapport de force est tellement favorable aux propriétaires que ceux-ci font peu souvent face à des conséquences. Sa performance lors de L’ADRESSE traite de cette sombre réalité qu’elle a côtoyée au cours des neuf dernières années. Mme Bonneau estime que des projets comme celui-là, qui impliquent des citoyens, sont une façon efficace de combattre le fléau. « Je crois que ce format théâtral peut pousser les gens à se conscientiser », résume-t-elle. 

Pour Anna-Maria Camino, une autre participante de l’œuvre, l’expérience a été très enrichissante. Durant notre entretien, elle prend la pose en montrant son biceps. C’est ainsi qu’elle a conclu sa prestation dans L’ADRESSE. « Je me suis tenue comme une guerrière. J’étais maquillée, je portais une perruque, c’était super. Après, plein de gens m’ont félicitée », s’exclame-t-elle, toute fière. Son partenaire, ses collègues, sa mère, son beau-père et sa sœur ont assisté à sa performance. La présence de cette dernière comptait beaucoup pour Mme Camino. « Elle est très occupée, avec ses enfants et son travail ; donc, elle a rarement le temps de venir appuyer mes projets. C’est la première fois depuis que nous sommes au Canada qu’elle a l’occasion de le faire », sourit la résidente de Côte-des-Neiges.

Du changement dans l’arrondissement 

À la suite de la représentation de L’ADRESSE, à laquelle elle a assisté, Sue Montgomery, mairesse de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, a instauré de nouveaux règlements. « Nous avons interdit les rénovations qui sont des agrandissements d’appartements », dit-elle. Son équipe a également embauché des inspecteurs et mis en place un programme qui s’attaque à l’insalubrité des logements. Si des travaux jugés nécessaires ne sont pas effectués par le propriétaire, ils sont alors entrepris par l’arrondissement, et la facture est envoyée au propriétaire. Mme Montgomery mentionne également avoir augmenté le montant de l’amende qui est donnée aux propriétaires qui ne font pas les réparations nécessaires. Toutefois, ce changement n’apparaît pas dans le Règlement d’urbanisme de l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-De-Grâce. 

Une nouvelle mesure a été mise en place pour aider à faire face à la hausse des prix des logements. « Ça vise Airbnb, qui retire des appartements du marché locatif et fait augmenter les prix des appartements encore disponibles », indique Mme Montgomery. Ce type de location n’est maintenant permis que dans les maisons privées.

Un problème exacerbé pour les femmes 

Pour les femmes, les problèmes ne se limitent pas à l’accès à un logement convenable. Ainsi, il n’est pas rare qu’une mère de famille se fasse refuser la location d’un logement sous prétexte qu’elle a des enfants en bas âge. Les propriétaires profitent aussi de la position précaire de ces femmes.

« Des hommes qui sont propriétaires vont frapper à la porte des mères monoparentales à n’importe quelle heure de la nuit, raconte Mme Mockler. C’est vraiment un problème intersectionnel. Ces citoyennes sont vulnérables parce qu’elles viennent d’arriver au pays, elles n’ont pas de statut, d’emploi ou de moyens financiers et elles sont ciblées en raison de leur genre. » Sue Montgomery, mairesse de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce encourage les victimes à appeler son bureau en toute confidentialité pour obtenir du soutien. Elle mentionne également à cet égard être ouverte à travailler avec le Service de police de la Ville de Montréal. 

Le multilinguisme comme solution

Les limites des comités logement, Margot Silvestro les connaît bien. L’organisatrice communautaire du Comité d’action des citoyens de Verdun (CACV) est prise au dépourvu lorsque des gens qui ne parlent ni français ni anglais font face à des rénovictions. « C’est un défi, surtout lorsque ce sont des nouveaux arrivants. Ils peuvent avoir des craintes supplémentaires liées à leur statut d’immigration, ne pas bien connaître les règles ou ne pas vouloir déranger », explique Mme Silvestro. L’organisation ne peut compter sur un réseau de traducteurs, et la responsabilité d’en trouver incombe souvent au citoyen en difficulté. 

Mme Camino est agente de soutien de Femmes du monde, un organisme qui vise à rassembler les femmes de Côte-des-Neiges. Elle milite pour le logement dans le quartier où elle habite depuis 15 ans. Son militantisme est motivé par ses propres difficultés de logement et les valeurs de cœur que ses parents argentins lui ont léguées. « Je louais un appartement sur la rue Équerre, et on n’a jamais ouvert le chauffage. Le propriétaire était très contrôlant. Quand je me suis plainte, on m’a donné une chaufferette pour me faire taire », témoigne Mme Camino, qui a dû s’emmitoufler dans des couvertures pour être au chaud.

L’agente juge qu’elle a de la chance de parler français et d’avoir pu exprimer son mécontentement face à cette situation. Plusieurs personnes à qui elle vient en aide n’ont pas cette chance. Elles voient en elle une lueur d’espoir. « Quand des plaignants m’entendent parler espagnol, ils se défoulent. Ils me disent qu’ils évitent de se plaindre à leur propriétaire par crainte de se faire mettre dehors, explique-t-elle. Je leur dis qu’ils n’ont pas à se résigner à leur sort, et qu’il y a des droits ici qui peuvent les protéger. Ils n’ont pas à vivre avec la terreur, la peur – et des parasites dans leur appartement. » 

La militante estime qu’une des solutions est d’avoir des intervenants sur le terrain qui parlent différentes langues. Elle observe que cela met les gens en confiance. Elle s’est présentée au Tribunal administratif du logement (TAL) en tant qu’interprète à plusieurs reprises.

Comment se protéger des propriétaires

Claudia Leduc, artiste et militante, est administratrice de plusieurs groupes Facebook de locataires solidaires, unis contre l’embourgeoisement. Ces groupes sont une façon de diffuser l’information sur le droit du logement d’un locataire à l’autre. Sur leur site, on voit couramment des publications de locataires qui effectuent des démarches judiciaires, de gens qui partagent des articles sur les dernières nouvelles sur le logement à Montréal et de citoyens qui donnent des conseils sur la location dans la métropole. « J’invite les gens à se joindre aux groupes d’entraide de citoyens, par exemple au groupe Facebook Locataires unis contre la gentrification, pour parler de leurs problèmes et se renseigner sur leurs droits », encourage Mme Leduc. Elle administre également un groupe privé pour ceux qui souhaitent parler de leur situation plus en détail. 

Avec ces groupes, elle espère rendre l’aide et l’information sur les droits du logement plus accessibles. Elle encourage également les citoyens à inscrire le prix de leur loyer dans le registre citoyen de loyer public, qui permet à ceux qui cherchent un logement de voir le montant des loyers précédents pour une adresse. Dans le même esprit, elle conseille à tout locataire de laisser une copie de son bail au nouveau locataire au moment de déménager.

Mme Leduc rappelle que, pour faire des travaux ou procéder à une éviction, il faut obtenir un avis écrit. « La plupart du temps, lorsque les propriétaires font des menaces verbales, ils ne sont pas prêts à entamer des démarches pour envoyer des avis. Ils veulent que la personne parte de son propre gré », explique-t-elle. S’ils connaissent la situation financière du locataire qu’ils cherchent à évincer, ils peuvent essayer de le convaincre de partir en lui offrant une somme d’argent. L’activiste recommande fortement aux locataires de garder des traces écrites de toutes leurs interactions avec leur propriétaire. 

Les responsabilités de la municipalité

Leslie Touré Kapo, chercheur en sécurité urbaine, croit que Montréal peut s’inspirer d’autres villes dans le monde en ce qui concerne les rénovictions. « À Paris, on vient de mettre en place un plafonnement des loyers. On peut aussi instaurer un système de taxe pour les logements vacants, comme à Barcelone », propose M. Kapo. Le spécialiste croit qu’il faut regarder ce que certaines villes font pour protéger l’accès au logement afin de mieux comprendre comment répondre aux besoins des populations des quartiers populaires.

Selon le chercheur, les candidats à l’élection municipale de Montréal peuvent en faire beaucoup plus sur la question du logement. Il souhaite les voir proposer un plan concret sur cet enjeu. « L’accès à un logement abordable et décent qui réponde aux normes de santé publique, l’accès à un logement à proximité d’équipement public et d’infrastructures, comme le transport en commun, la voirie et l’éclairage – ce sont ces questions que les candidats devraient se poser. Il faut penser à l’espace urbain dans toute sa complexité, pas seulement au logement », dit-il.

M. Kapo croit aussi que les candidats devraient s’interroger sur les barrières de la langue et l’accès à la justice des locataires qui font face aux rénovictions. « Si, par exemple, une famille monoparentale qui a un travail précaire a des problèmes avec son propriétaire, comment peut-elle mettre en place un recours ? » s’interroge-t-il. 

Dans Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, la mairesse Giuliana Fumagalli soutient travailler très fort sur le dossier des rénovictions. « En tant qu’arrondissement, nous avons le pouvoir de mettre en place des mesures pour tenter de limiter les reprises de logement qui sont faites de mauvaise foi », rappelle la mairesse. Les permis de construction sont également dans la juridiction. « Je souhaite que les permis soient émis seulement sur présentation d’un document prouvant que les locataires ont été informés de leurs droits et qu’une entente a été conclue », dit-elle. Elle demande également que les services administratifs informent les locataires de leurs droits et qu’ils les dirigent vers des organismes de défense des droits des locataires de leur arrondissement.

Mme Fumagalli compte soutenir ces organismes financièrement pour les aider à diffuser l’information dans plusieurs langues. Elle a aussi collaboré avec les trois comités logement de son arrondissement pour élaborer un formulaire que les locataires peuvent utiliser pour se protéger. Le document, qui est illustré de pictogrammes destinés à le rendre plus accessible, contient également une carte indiquant où se trouvent les logements insalubres du quartier. Il comporte aussi une procédure de mise en demeure dirigée vers les propriétaires et une demande pour qu’un inspecteur de la ville examine un bâtiment. 

Ces moyens permettent de défendre les droits des citoyens, mais il en faudra plus pour pallier le manque de ressources et les barrières systémiques. 

Pour aller plus loin 

  • Si vous souhaitez faire inspecter un logement dans l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, vous pouvez communiquer avec la mairie ou vous présenter au bureau d’accès de l’arrondissement, au 5160, boulevard Décarie, bureau 600. 
  • Pour obtenir le formulaire destiné aux locataires de Parc-Extension, il suffit de composer le 311 et de se présenter à un comité de l’arrondissement ou au bureau d’accès de l’arrondissement, au 405, rue Ogilvy.

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