Haïti : Regard sur un contexte négligé

23 juillet 2021

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C’est aujourd’hui que se tiennent les funérailles de l’ancien président d’Haïti, Jovenel Moïse, au Cap-Haïtien, près de sa région natale. Le 7 juillet dernier, au petit matin, le président de la République d’Haïti a été assassiné par un commando armé à son domicile privé de Port-au-Prince, la capitale du pays. La première dame, Martine Moïse, est de retour au pays après avoir été hospitalisée dans un hôpital de Miami, où elle a été soignée. Qu’est-ce qui a mené à cet événement? Regard sur un contexte négligé.

Des conséquences psychologiques au-delà des frontières d’Haïti

Née au Québec, l’intervenante psychosociale Josiane Ménard parle de traumatisme vicariant : « Ce ne sont pas des choses qui t’arrivent directement, mais tu les vis quand même », explique-t-elle. Elle craint que, sans contexte, les gens dressent un portrait sinistre du pays. « J’ai dû défendre mon pays. En pleine période de deuil, on doit aussi répondre à des agressions et des micro-agressions», nous confie-t-elle le jour de l’assassinat. Mme Ménard n’a pas encore eu l’occasion de visiter son pays d’origine, et espère serrer ses cousins et cousines et leurs enfants dans ses bras. « C’est l’un de mes rêves les plus chers. Ce serait un trop grand deuil de fermer la porte et de ne jamais y aller », déplore-t-elle. Elle souhaite que la première république noire indépendante du monde trouve la stabilité. 

Le périple d’un ancien fonctionnaire

C’est une aspiration à laquelle Jonas* fait écho. Autour d’une table de la foire alimentaire de la Place Versailles, il nous raconte son périple. Contrairement à Mme Ménard, Jonas est né et a vécu presque toute sa vie en Haïti. Après avoir travaillé pour le gouvernement fédéral haïtien pendant plus de 15 ans, il craint d’y retourner. 

Sous la présidence de Jovenel Moïse, le fonctionnaire a été menacé et violenté. « J’avais deux choix : soit je reste pour continuer à me battre, mais en restant aussi, la mort était là », s’attriste-t-il. Réfugié au Québec depuis mars 2020, l’assassinat du chef d’État l’inquiète profondément. Sa femme et ses deux enfants sont encore en Haïti. « C’est un pays fragile, on ne sait pas ce qu’il va arriver demain et après-demain », commente-t-il.

Jonas a travaillé pour un parti de l’opposition avant d’œuvrer dans le cabinet du ministre de la Santé publique d’Haïti. Dans le cadre de ses fonctions, il rencontre l’ancien président Jovenel Moïse à plusieurs reprises. Il voyait alors en lui son bon vouloir, mais un mauvais candidat pour diriger la République. « Ce que j’ai remarqué, c’est qu’il était un politicien novice. Il s’agissait de quelqu’un de bonne volonté, mais qui ne sait pas vraiment ce qu’il fait, par où il doit commencer et quels sont les moyens qu’il doit utiliser pour parvenir à ses fins », se remémore-t-il. 

Quelques années plus tard, Jonas obtient un poste à l’Office d’assurance accidents du travail maladie et maternité (OFATMA). Il y observe de près la fraude qui a lieu sous l’administration Moïse. « J’ai découvert des cas de corruption à grande échelle impliquant non seulement le directeur général de l’OFATMA, mais aussi la Première dame et beaucoup d’autres personnalités du pays », avance l’ancien fonctionnaire.

En 2018, il remarque la disparition de la totalité des fonds de l’Hôpital de l’OFATMA, à Port-au-Prince. L’ancien directeur de l’établissement, Hans Herbert Boucher, quitte ses fonctions en laissant des comptes vidés de 16 millions de gourdes, soit plus de 216 000 dollars canadiens. « Dans l’intervalle de deux semaines, tout a disparu. Rien n’a été acheté pour l’hôpital. Rien n’a été payé en termes de dettes, et nous n’avons pas retrouvé des documents qui indiquaient que l’hôpital avait des dettes », explique Jonas.

Jonas ses collègues en font part au directeur général de l’OFATMA, Agabus Joseph. Ils se butent à des menaces, se voient imposer des sanctions et font face à des transferts et des révocations. Jonas et ses collègues décident alors de rendre le dossier public et envoient une lettre à des institutions en mesure de mener des enquêtes, incluant le président Jovenel Moïse. Mais cette lettre n’a pas eu l’effet désiré. Après une rencontre avec le président lors d’une séance parlementaire, Agabus Joseph transfère Jonas à Port-de-Paix, une commune du nord-est du pays située à 165 km de la capitale. Son entourage est catégorique : ils croient qu’il s’agit d’un complot pour l’assassiner. 

Les menaces se concrétisent lors d’une assemblée générale tenue dans un hôpital. « J’ai été agressé et battu. Ses hommes ont pointé une arme sur moi », raconte Jonas, qui souligne que la police n’intervient pas lorsque le fonctionnaire et ses collègues appellent à l’aide. À la suite de cette agression, Jonas et sa femme, à l’époque enceinte, vivent dans l’incertitude. Ils quittent la ville, craignant d’être tués. Finalement, en 2020, l’ex-fonctionnaire laisse le pays. Il traverse le continent pour atterrir à Montréal. Il attend de pouvoir y faire venir sa femme et ses deux enfants. 

Jonas considère qu’un retour en Haïti est pour lui dangereux, voire impossible. Le réfugié politique estime que l’assassinat du président a été organisé par des forces étrangères, avec la collaboration de l’entourage de Jovenel Moïse. Suite à notre conversation, il s’inquiète pour sa famille.

Les circonstances délicates des réfugiés 

Frantz André œuvre auprès du Comité d’action des personnes sans statut (CAPSS).

Il accompagne plusieurs réfugiés haïtiens quotidiennement. Si certains d’entre eux font une demande pour des raisons économiques, l’intervenant communautaire estime que les raisons de leur exil sont plus complexes.

« Les réfugiés économiques quittent souvent le pays pour des raisons politiques », déclare d’emblée M. André. Parmi les ressortissants, on compte d’anciens fonctionnaires, des policiers, des juges et des avocats qui, comme Jonas, ont subi des menaces de la part du gouvernement. 

Ainsi, les raisons économiques citées découlent souvent du fait que ces réfugiés ne peuvent plus pratiquer leur métier ou avoir un emploi, en plus de craindre pour leur sécurité. « Beaucoup des problèmes de migrations sont reliés à ces manques d’opportunités, provoqués par la politique. On ne devrait pas dissocier l’un et l’autre », explique l’intervenant social. Il explique que la politique est également instrumentalisée pour régler des problèmes personnels, par exemple en dénonçant quelqu’un avec qui on a un litige quelconque. 

La demande d’asile politique est un processus laborieux. « Haïti n’est pas un endroit où il est facile de justifier les raisons politiques. Les gens partent souvent à la sauvette, ils n’ont pas souvent le temps de préparer des dossiers avec des preuves », explique l’activiste. Il a donc la tâche de recueillir des preuves pour soutenir les déclarations de demande d’asile, en faisant des recherches. 

Les demandent s’appuient souvent sur des témoignages, qui peuvent être discutés lors de l’audience par le commissaire, faute de preuve documentée. Cependant, même l’authentification de documents provenant d’Haïti peut être ardu, M. André témoigne des difficultés à faire comprendre que ceux-ci sont légitimes aux autorités migratoires. 

Si Frantz André ose s’exposer malgré les menaces qu’il reçoit, l’assassinat du président plonge encore davantage les réfugiés haïtiens dans la peur. « Il est probable que ces demandeurs d’asile ne veulent pas trop parler, de peur que leurs familles se trouvent affectées », opine-t-il. « Dans le cas actuel, s’il y a une intervention que la communauté internationale peut faire, dont le Canada, c’est de sécuriser ces personnes et de rapatrier leurs familles », conclut-il. 

Un mandat présidentiel controversé 

Frantz Voltaire, historien, politologue et directeur du Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne (CIDIHCA), nous décrit le climat politique, économique et social en Haïti dans lequel s’est produit l’assassinat du président. 

Dans leur nouveau bureau du Vieux-Montréal, entouré de livres et de nombreuses archives sur Haïti, l’historien explique que le pays va mal depuis le tremblement de terre de 2010. Il estime qu’à l’époque, au lieu de mettre des instances solides en place, la fondation Clinton, et l’intervention de Bill Clinton lui-même ont favorisé l’organisation hâtive d’élections qui ont eu lieu en 2011. Le mandat du président Michel Martelly, en fonction entre 2011 et 2016, aurait aggravé la situation. « On a facilité l’élection de Michel Martelly et après, on a tout aussi bien facilité celle de Jovenel Moïse dans les mêmes conditions, après la crise de Petrocaribe due à un détournement massif de fonds de l’administration Martelly », souligne-t-il. 

L’entreprise de production fruitière Agritrans, qui appartient à Jovenel Moïse, est accusée d’avoir détourné des fonds substantiels avant même la présidence de son propriétaire. « On parle de 30 millions de dollars canadiens qui étaient destinés à relancer l’agriculture haïtienne. Tout cela était une arnaque et il n’y a pas eu de suite à ce projet », explique M. Voltaire. Ces fonds provenaient de Petrocaribe, à travers lequel le Venezuela vendait du pétrole subventionné à Haïti. L’État devait en utiliser les bénéfices pour financer des projets sociaux et d’infrastructure, créer des hôpitaux et des routes. 

Le politologue dit comprendre la colère du peuple haïtien qui fait face à des prêts qu’il devra rembourser, mais qui ont été mal gérés « et dans le pire des cas détournés au profit d’une élite politique et économique », ajoute-t-il. Les manifestations n’ont pas cessé de proliférer au pays pour demander le départ de Jovenel Moïse, que l’on accusait de tremper dans la corruption et de financer des gangs armés. Certains de ces gangs proclamaient ouvertement soutenir Jovenel Moïse.

Ces gangs lourdement armés qui terrorisent la population constituent un problème qui affecte Haïti depuis un certain temps. L’administration de Jovenel Moïse n’a pas su endiguer cette violence. « Les armes et munitions pourraient être contrôlées en amont », affirme M. Voltaire, en ajoutant qu’une entente avec les autorités policières américaines devrait être conclue afin de limiter et contrôler les bateaux qui entrent en territoire haïtien et qui alimentent les canaux clandestins des ports du pays. 

Une présidence qui divise 

Hormis ses échecs dans les finances et la sécurité publique, le président Jovenel Moïse éprouvait aussi d’autres difficultés majeures dans son mandat. À la fin prévue du mandat présidentiel, le 7 février 2021, les élections n’avaient toujours pas été tenues, parce que le parlement sortant a refusé d’approuver la loi électorale, qui doit pourtant être entérinée à chaque élection.

Sans parlement, l’ancien président dirigeait par décret, c’est-à-dire qu’il publiait des arrêtés pour faire exécuter les décisions de l’État. Ses décisions ne pouvaient donc pas être remises en cause. Le pays a en conséquence plongé dans un désordre économique et politique, en plus d’être aux prises avec la violence armée des gangs dans les quartiers populaires. 

Plusieurs décisions ont été dénoncées par l’opposition et la population, notamment celle d’organiser un référendum pour remodeler la constitution. Le vote, prévu le 26 juin dernier, a été reporté en raison de la crise sanitaire. En modifiant la constitution, Jovenel Moïse prévoyait entre autres d’accorder le droit de vote à la diaspora haïtienne qui représente environ plus de trois millions de personnes et 40 % du PIB du pays. Il s’opposait à l’installation d’un gouvernement de transition, estimant éviter ainsi un gaspillage de ressources, de temps, d’argent et de personnel. Frantz Voltaire estime cependant qu’il s’agit « d’une rhétorique bon marché ».

De son côté, l’ancien président de la République dénonçait une oligarchie haïtienne composée des grandes compagnies du secteur privé qui établissent des contrats surfacturés avec l’État. Elles bénéficient de notes de crédit qui leur permettent d’être payées directement par la Banque de la République d’Haïti en cas de retard. L’institution est chargée de réguler le système bancaire haïtien et débloque les fonds du Trésor public. Ce stratagème est évalué à environ 10 millions de dollars canadiens chaque mois. 

« Je pense que le président, par sa gestion autoritaire arbitraire, avait énormément d’ennemis. Quand on a tous ces ennemis, c’est un peu plus difficile de comprendre qui peut avoir intérêt à cet assassinat », explique M. Voltaire.

Le 12 juillet dernier, Marie Dimanche organisait une vigile en solidarité avec le peuple haïtien commotionné par cet assassinat, devant le consulat général d’Haïti à Montréal. Si plusieurs personnes présentes disaient craindre pour leurs proches et appréhender l’éclatement d’une guerre civile, un autre événement cette semaine à l’association culturelle haïtienne La Perle retrouvée rendait plutôt hommage au président que Jonas et tant d’autres réfugiés ont fui, des colombes s’élançant vers le ciel en sa mémoire. Deux perspectives, une réalité où l’incertitude règne pour le peuple haïtien et la diaspora. En attendant, l’enquête demeure en cours pour élucider l’assassinat de l’ancien président, même si plusieurs doutent que la vérité puisse voir le jour. 

Pour aller plus loin… 

  • La loi électorale haïtienne doit être approuvée à chaque fin de mandat par le gouvernement en poste. Elle crée le Conseil électoral provisoire qui a pour responsabilité d’organiser les élections présidentielles. Selon la constitution amendée en 1987, à la fin du régime dictatorial de Duvalier, le président seul ne possède pas l’autorité requise pour organiser des élections.
  • Puisque les élections législatives n’ont pas eu lieu, le Sénat a été rendu inopérationnel. Le mandat de la majorité des sénateurs qui siégeaient s’est terminé le 13 janvier 2020. 10 sénateurs, qui avaient été élus pour de plus longs mandats, demeurent en poste. Le Sénat doit compter 15 membres pour avoir un quorum.
  • Jovenel Moïse, de même que son successeur par intérim Ariel Henry, jouissait du soutien de la communauté internationale par le biais du Core Group. Le Core Group a été mis sur pied en 2004 avec l’envoi de militaires pour escorter de force le président de l’époque, Jean-Bertrand Aristide. Il est composé des ambassadeurs d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis, de France et de l’Union européenne, ainsi que du Représentant spécial de l’Organisation des États Américains et de la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies. À ce jour, il existe peu d’informations sur le rôle et le fonctionnement de cette entité.
  • Le Core Group a accepté la continuité du mandat présidentiel même après le 7 février 2021, date prévue de la fin de son mandat, malgré que cet allongement du mandat violait la constitution haïtienne. Le politologue Frantz Voltaire considère le Core Group comme l’instance qui oriente la politique haïtienne. Il espère que des réformes parlementaires, fiscales et judiciaires soient mises en place et surtout qu’un conseil électoral permanent transparent soit créé dans les prochains mois. « Je crois que ces réformes sont nécessaires si l’on veut ouvrir le pays sur la modernité, si l’on veut résoudre une bonne partie des inégalités sociales qui existent dans ce pays », dit-il. 

 

 

 


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