Islem Guedrez : le doute persiste

2 septembre 2021

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Islem Guedrez avait 21 ans. L’étudiant en administration effectuait des livraisons avec sa voiture pendant ses études. Le 30 mai dernier, la Sûreté du Québec a découvert son corps sans vie dans un boisé de Rawdon, à plus de 60 km de chez lui. Il avait disparu cinq jours auparavant. 

Pour les autorités, tout laisse croire qu’il s’agit d’un suicide. Chez ses proches, toutefois, le doute persiste. La douleur est vive pour la communauté algérienne, qui compte tout faire pour donner un sens à la troublante disparition d’Islem. Dans le climat actuel, sa mort ravive des blessures et de la méfiance. Ses proches et toute une communauté éprouvent un sentiment d’abandon.

Un deuil qui traverse les frontières 

Originaire de Jijel, dans le nord-est de l’Algérie, Islem Guedrez s’établit au Québec en 2020 pour étudier au Collège supérieur de Montréal. Inscrit au DEP en secrétariat, l’étudiant, qui résidait à Saint-Léonard, travaillait pour subvenir à ses besoins et soutenir sa famille.

Depuis la France, où elle rend visite à sa sœur, Aziza Guedrez, la tante d’Islem, nous raconte qui était son neveu. Que faisait Islem à Rawdon, à 70 km de chez lui, dans une ville qu’il ne connaissait pas ? Impossible de le savoir. Ce pourrait être une mauvaise rencontre, voire « un acte raciste, comme certains le disent », réfléchit Aziza Guedrez sans y croire. La famille écarte l’hypothèse du suicide, soutenue par les autorités, ne pouvant imaginer qu’un « si beau garçon avec une telle joie de vivre », comme le décrit sa tante, ait pu mettre fin à ses jours. « C’était un jeune homme plein de vie, il n’a jamais eu aucun problème, il n’avait que des amis », se remémore Mme Guedrez. « L’enquêteuse a essayé de me faire penser que certaines personnes sont suicidaires sans le laisser paraître », affirme la tante d’Islem. 

Une mort difficile à accepter 

Ayoub Ayad, Ali Chalouchel, Oussama Tibigui, Bilal Ayachia et Jessica Juarez Tremblay se sont réunis dans un parc de Saint-Michel pour nous parler de leur ami. Parmi eux, il y a aussi Karim Merabet, un proche de la famille Guedrez, qui avait mobilisé la communauté pour retrouver le jeune homme, et Mohamed Mimoun, intervenant au Forum Jeunesse Saint-Michel. 

Le groupe nous raconte combien la disparition et la mort d’Islem leur semblent inexplicables. Ses proches estiment que plusieurs éléments indiquent qu’il n’avait aucune intention de mettre fin à ses jours. Le téléphone et quelques pièces d’identité d’Islem demeurent introuvables. Juste avant sa mort, le jeune homme avait planifié un rendez-vous avec son comptable et avait fait le plein d’essence. « Celui qui décide de se suicider ne pense pas à ça », avance M. Merabet, des propos qu’appuient tous ceux qui sont présents. Jessica Juarez Tremblay ajoute que des renseignements contradictoires circulent sur l’état dans lequel on a retrouvé son ami. Tous se demandent ce qui a pu inciter Islem à marcher jusqu’au lieu où on a trouvé son corps. Pour ces jeunes, il est impossible d’envisager une telle fin.

« Il voulait avoir un avenir, comme tous ceux qui immigrent ici, explique Karim Merabet. C’était quelqu’un qui voulait aider sa famille. Il était très poli, très discipliné et pratiquant. Il allait à la mosquée tous les jours. »

Un clivage culturel

Les proches du jeune homme craignent que les autorités ne tiennent pas compte des différences culturelles dans leur enquête. Le suicide est interdit par l’islam et est donc assez rare chez les pratiquants. Mohamed Mimoun y voit un clivage culturel. « La police s’est précipitée et a compris la scène d’une certaine façon. Nous n’avons pas la même compréhension », déclare l’intervenant. 

« Nous, dans la communauté, on ne croit pas que ce soit un suicide, et on veut que l’enquête aille jusqu’au bout. En Algérie, on aurait tout de suite pensé à un homicide, mais ici, on va tout de suite vers la théorie du suicide », estime Karim Merabet. « C’est comme si c’était nous, ceux qui ont connu Islem, contre la police », ajoute Jessica Juarez Tremblay. 

Des circonstances troubles

Le coroner, qui a rencontré les proches, le patron et les colocataires d’Islem, aurait avancé que rien ne laisse croire au suicide. L’hypothèse de l’homicide a alors été envisagée, puis une autopsie a confirmé la première hypothèse : le corps d’Islem ne présente aucun signe de l’intervention d’un tiers. 

Après avoir été examiné par la Sûreté du Québec, le jeune homme a été rapatrié dans son pays d’origine, près de ses parents. En Algérie, une autopsie a été réalisée, et l’avocat de la famille a engagé la procédure pour accéder aux résultats.

Au Québec, l’enquête est toujours en cours. Elle relève du bureau de la Sûreté du Québec à la municipalité régionale de comté (MRC) de Montcalm, non loin de Rawdon. « Puisqu’il ne s’agit pas d’un événement de nature criminelle, notre intervention est terminée », nous indique par courriel Jean Raphaël Drolet, sergent et agent d’information à la SQ.

Le rapport du coroner se fait toujours attendre. « Au terme de son investigation, le coroner rédigera un rapport détaillé dans lequel il exposera l’identité de la personne décédée, la date et le lieu de son décès ainsi que les causes et les circonstances qui ont mené au décès », indique Jake Lamotta Granato, porte-parole du Bureau du coroner. Aucun renseignement ne pourra être transmis d’ici là. 

Les conclusions du rapport répondront-elles aux questions des proches du défunt ? Plusieurs doutent que tous les éléments aient été pris en compte. Même s’ils font confiance à la police, les proches entretiennent plusieurs craintes. Pour eux, une chose est sûre : si l’enquête est fermée et qu’elle conclut au suicide, ils poursuivront les recherches eux-mêmes. 

Une inquiétude partagée 

Le décès d’Islem suscite l’inquiétude dans la communauté algérienne de Montréal. Il survient quelques mois seulement après la mort par balles de Meriem Boundaoui, tuée le 7 février dernier à Saint-Léonard devant une boulangerie. Comme Islem, la jeune femme était venue d’Algérie pour étudier à Montréal. Les assaillants n’ont pas été trouvés. « Rien n’a avancé pour Meriem. Juste des rumeurs à droite et à gauche », résume l’intervenant Mohamed Mimoun. « Ça crée des craintes chez les étudiants étrangers. Je connais des parents en Algérie qui ont des enfants ici et qui m’ont dit : “Momo, qu’est-ce qui se passe au Canada ? Est-ce qu’on cible nos jeunes ?”» poursuit-il. 

Sceptiques devant les résultats de l’enquête sur la mort du jeune homme, plusieurs membres de la diaspora algérienne veulent prendre les choses en main. « Là, on commence à s’organiser nous-mêmes », poursuit celui qui se fait appeler Momo à Saint-Michel. C’est que la communauté peine à faire confiance aux autorités. « Notre perception, c’est que, si l’un de nous est victime de quelque chose, on ne sera pas traité comme quelqu’un d’ici », dit-il. Cette impression est liée aux circonstances, qui peuvent être exacerbées par la précarité. « Ils se disent qu’ils ne savent pas comment le système fonctionne, qu’ils n’ont pas les moyens d’avoir un avocat, que leur famille n’est pas là pour les soutenir. Du coup, ils ont peur », poursuit l’intervenant. 

M. Mimoun estime également que la police a communiqué de façon maladroite tout au long de l’enquête. « Ils ne comprennent pas comment la mort d’un membre d’une communauté peut être un sujet délicat pour les autres. Annoncer comme ça un suicide à la hâte, sans approfondir les choses, ça peut heurter beaucoup de monde », croit-il. 

L’intervenant est en contact avec le père d’Islem. Le manque d’information au sujet de l’enquête rend les choses difficiles. « Encore une fois, c’est la manière de communiquer de la police qui est en cause... On a le droit de savoir s’ils sont sur une piste, par exemple. On n’a rien de tout ça », se désole-t-il.

Un manque de ressources ou de compréhension ? 

Les enquêtes auraient-elles été menées différemment si Meriem et Islem avaient été Québécois ? Le doute plane pour bien des membres de la communauté, qui estiment que l’enquête a été bâclée. Pour eux, tout indique qu’il existe un système à deux vitesses ou que la police n’a pas pris assez de temps pour interroger le voisinage. La Sûreté du Québec affirme le contraire : « Nous avons parlé à une grande quantité de personnes et avons fait des vérifications auprès de ceux qui ont été en contact avec M. Guedrez durant les derniers jours de sa vie », nous dit-on. « C’est sûr qu’on a beaucoup de travail, mais là, aucun élément ne permet de penser à autre chose qu’à un suicide. On aurait mis plus de ressources sinon. C’est malheureux, mais il y en a beaucoup, des dossiers qui restent incompris », ajoute-t-on.

Selon des sources proches de la police, c’est plutôt un manque de ressources en matière d’enquête qui explique la suite des événements après le décès d’Islem. « Ils disent toujours qu’ils n’ont pas les ressources, mais il faut les mettre, car des vies humaines sont en jeu. Il faut être ouvert à tous les détails que les gens ramènent », s’exclame Karim Merabet.

Passer à l’action 

Au moment de la disparition d’Islem, ils ont été nombreux à se mobiliser pour tenir des rassemblements, faire circuler des avis de disparition et écrire à tous ceux qui auraient pu connaître le jeune homme ou aider à le retrouver. 

Lorsque la voiture de l’étudiant a été retrouvée à Rawdon, un convoi d’une vingtaine de personnes s’est dirigé vers la municipalité. Après le 30 mai, jour où son corps a été retrouvé, ils ne se sont pas arrêtés. Le groupe a communiqué avec des médias, des rassemblements se sont organisés. À l’appel de Karim Merabet, plusieurs ont rencontré les résidents de la ville et souhaitent toujours contribuer à l’enquête.  

Entre la mort de Meriem Boundaoui, l’attaque meurtrière d’une famille musulmane en Ontario et le souvenir de l’attentat de la mosquée de Québec – sans oublier la Loi sur la laïcité de l’État et les réformes en matière d’immigration qui affectent largement la communauté maghrébine –, le climat reste anxiogène pour les musulmans du Québec.

Et M. Merabet voit déjà les effets d’un tel climat sur la communauté, surtout sur les jeunes. « Tout cela suscite l’inquiétude. On essaie de rassurer les jeunes, car on est dans l’un des pays les plus sécuritaires au monde, mais il ne faut pas être naïf non plus », déclare ce dernier. Il estime qu’il y a urgence d’agir et dénonce les discours qui sèment la haine, citant par exemple les radios poubelles de Québec. « J’en connais plusieurs qui ont quitté le Québec pour d’autres provinces. Il n’y a pas que ça, mais ce climat est l’une des raisons de leur départ », croit-il.

Un silence qui fait mal 

L’absence de couverture médiatique de l’histoire d’Islem ajoute au sentiment d’injustice qu’éprouvent ses proches. « Un jeune disparaît dans des circonstances terribles – un suicide un peu flou –, et il n’y a aucun article à ce sujet ! » se désole Aziza Guedrez, la tante du jeune homme disparu. 

Pourtant, la nouvelle a été partagée. Redouane a écrit directement aux médias ainsi qu’à des élus municipaux, provinciaux et fédéraux. Hormis quelques accusés de réception, il n’a reçu aucune réponse à sa lettre ouverte. « Je ne connaissais pas Islem, mais je n’ai pas apprécié la manière dont l’affaire a été gérée », dit-il humblement, de l’émotion dans la voix. Il souhaitait qu’on en parle et que les choses bougent, pour rendre hommage au disparu. 

Alors que les Algériens de Montréal enterrent un deuxième jeune en six mois, la communauté est plus soudée que jamais. Derrière l’hommage qu’ils veulent rendre à l’étudiant, il y a aussi la volonté d’être reconnus comme des citoyens à part entière au Québec. « Peu importe qu’on soit Algérien, Français ou Québécois, on participe à l’économie », affirme Redouane sans détour. 

Un tel deuil touche bien plus que la famille de l’étudiant. « On remercie la communauté, on reçoit du soutien tous les jours. Son père et toute la ville de Jijel, où nous vivons, sont extrêmement reconnaissants envers les gens qui nous soutiennent à Montréal et au Québec », insiste Aziza Guedrez. 

Une collecte de fonds a été organisée pour soutenir la famille Guedrez, restée en Algérie. En deux jours seulement, plus de 23 000 $ ont été recueillis. « Il faut continuer à porter cette idée. Tant qu’on ne connaît pas la vérité, il est important d’en parler », lance la tante d’Islem. Elle espère que la nouvelle campagne de financement, lancée récemment, permettra de récolter suffisamment d’argent pour poursuivre l’enquête et couvrir les honoraires de l’avocat et de l’enquêteur qui ont été engagés.

Pour aller plus loin :

Une collecte de fonds a lieu afin de poursuivre l’enquête et couvrir les frais d’avocat.

 

Vous pouvez en tout temps composer le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553), 24 heures sur 24, sept jours sur sept, si vous avez des idées suicidaires, besoin de soutien, ou si vous vous inquiétez pour l’un de vos proches. Vous pouvez également consulter le site commentparlerdusuicide.com.


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