La mobilisation citoyenne pour le droit au logement

9 septembre 2021

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Face à la crise du logement qui sévit à Montréal, des citoyens redoublent d’efforts pour changer la donne et faire valoir leurs droits. Parfois, contre toute attente, le refus de céder porte des fruits, tout comme l’effort collectif. Ils nous racontent leur histoire. 

Parc-Extension passe à l’action

Sur le boulevard de l’Acadie, face à la clôture qui les sépare de Mont-Royal, des citoyens de Parc-Extension crient victoire. Grâce à l’intervention du Comité d’action de Parc-Extension (CAPE), la communauté a mis la main sur le 7965 de l’Acadie, une propriété où se trouvait la maison abandonnée d’un médecin. Un jour, que tous espèrent arriver bientôt, des résidents du quartier prendront possession de leur futur logement à cet endroit. 

Le CAPE agit à titre de comité logement du quartier. Depuis 1986, l’organisme défend les droits des locataires, notamment en offrant de la formation et de l’aide aux plus démunis d’entre eux. « On les informe sur leurs droits, et aussi sur leurs obligations, en tant que locataires ; on fait la promotion du logement social et on lutte contre l’embourgeoisement », explique Celia Dehouche, intervenante du CAPE.   

Le droit de préemption à la rescousse

Sur le perron du bungalow en décrépitude, elle nous explique qu’il s’en est fallu de peu que le terrain convoité ne tombe entre les mains d’un promoteur privé. Au mois d’août 2020, la propriété avait été mise en vente par un particulier, étant sujette au droit de préemption de la Ville de Montréal. « C’est pourquoi on a lutté, on savait que la ville pouvait acheter le terrain », explique Mme Dehouche. Cette mesure donne à la municipalité la priorité d’achat pour développer sur le terrain un projet communautaire. « L’acquisition est une bonne nouvelle, car ça retire le terrain du marché privé. Comme il n’est plus possible pour un promoteur immobilier de l’acheter, ça limite la spéculation », explique-t-elle. 

Malgré le pouvoir dont dispose la Ville, il est difficile d’arriver à un tel résultat. « Il y a des obstacles bureaucratiques, et il y a des élus qui mettent de la pression pour que ce terrain soit acheté par un promoteur privé. L’argument, c’est de parler de revitalisation pour justifier l’embourgeoisement. Ils disent que ça fait rentrer de l’argent pour l’arrondissement », avance Mme Dehouche. Dès la mise en vente du 7965 de l’Acadie, le quartier s’est mobilisé : manifestations, lettres, occupations de site – tous les moyens ont été déployés pour faire pression sur la Ville de Montréal. Même si la pandémie a freiné les efforts, alors que l’énergie des résidents était requise ailleurs, ceux-ci ont porté des fruits. 

Par ailleurs, la lutte se poursuit pour le CAPE, qui souhaite que la Ville de Montréal se prévale de nouveau de son droit de préemption pour un autre immeuble du quartier. Acquis par un promoteur immobilier, le 700 Jarry devait être transformé en appartements de luxe. « Les gens étaient très inquiets que cela accélère l’embourgeoisement, en particulier dans le nord du quartier », rapporte Amy Darwish, intervenante du CAPE. 

Le voisinage est rapidement intervenu et, encore une fois, des lettres d’opposition au projet ont été envoyées, des manifestations ont été organisées. Face à cette mobilisation, l’arrondissement a fait marche arrière et a voté contre le projet. 

« En raison de l’opposition généralisée, le promoteur a mis le site en vente. On ne sait pas s’il l’est encore à l’heure actuelle. Nous essayons d’envoyer le message très, très clair que la Ville doit absolument acquérir ce site avec son droit de préemption, déclare l’intervenante. Nous ne pensons pas que le quartier puisse se permettre de perdre un autre terrain pouvant servir à la construction de logements abordables dans le quartier, surtout avec la pression que vivent les locataires de nos jours. »

Un budget insuffisant

Dès que les fonds pourront être débloqués, le CAPE souhaite développer des logements sur les terrains acquis par la Ville. Mais, aux dires de l’organisme, la partie est loin d’être gagnée. 

C’est le gouvernement provincial qui décidera de la suite, par l’intermédiaire d’Accès Logis, un programme de la Société d’habitation du Québec. Le financement accordé au programme détermine le nombre de logements sociaux qui seront construits. Le budget annoncé par le ministre des Finances du Québec, M. Éric Girard, le printemps dernier prévoit une enveloppe de 250 M$ pour l’ensemble de la province, une somme qui permettrait la construction de 500 nouvelles unités de 2022 à 2026. Sur ce nombre, on ne compte pas le 7965 de l’Acadie, ou tout autre nouveau projet, malgré l’acquisition du terrain. 

Pour la communauté, c’est beaucoup trop peu. À Parc-Extension seulement, la demande est de 600 logements pour les résidents du quartier. « Il y a un manque d’investissement ; au rythme où on va, selon les chiffres d’une étude du FRAPRU, ça prendra 145 ans pour répondre à la demande réelle de la ville de Montréal, se désole Mme Dehouche. Si l’arrondissement subit des coupes, ça se sent directement dans la population. » Pour l’instant, il est impossible de savoir quand le projet prendra forme au 7965 de l’Acadie. Selon le zonage des lieux, les prévisions évoquent un bâtiment de 4 étages, avec 22 unités de 2 ou 3 chambres. « Ce serait idéal pour les familles menacées d’éviction », croit Mme Dehouche. 

J’y vis, j’y reste 

C’est ce que souhaite voir Abdul, un père de famille qui habite le quartier depuis sept ans. « Je lutte pour de meilleures conditions de logement », nous dit le jeune professionnel, avant d’expliquer que les logements abordables sont inexistants, même en payant plus. « J’en suis témoin, je l’ai vécu moi-même. Ceux qui sont disponibles ne sont pas habitables », ajoute-t-il. 

Abdul est travailleur de première ligne dans l’industrie pharmaceutique. Pour faire face à la pandémie, il a fondé un groupe d’aide qui distribue notamment des repas aux résidents de Parc-Extension. Son quartier, il y est particulièrement attaché. C’est là que ses trois enfants vont à l’école, et c’est l’endroit qui l’a accueilli quelques mois après son arrivée au Canada. 

« Les gros titres annoncent toujours que Parc-Extension est en situation d’embourgeoisement. Au-delà de ce qui fait la une, c’est un quartier chaleureux et unique, qui se distingue par sa solidité citoyenne. La seule chose qui nous préoccupe, c’est le logement », dit-il avant de déplorer l’inaction des élus à ce sujet. « Selon ma compréhension, le problème est tel qu’aucun de nos décideurs politiques, commissaires au logement ou autres ne vit une telle situation. Ils n’ont aucune idée de la façon dont les gens souffrent et de la façon dont on pourrait y remédier. »

Samira, 25 ans, a vécu toute sa vie à Parc-Extension, plus précisément dans l’appartement où elle est née. Au fil des ans, elle a vu une douzaine de familles défiler dans l’appartement en face du sien. Le loyer de ce logement n’est pas comparable au sien. « Je me compte chanceuse, car nous sommes l’une des seules familles du quartier à avoir un logement abordable », explique-t-elle. 

Elle partage les sentiments d’Abdul au sujet de l’endroit qui l’a vue grandir. La jeune femme a une vision pour le quartier : des familles qui n’ont plus à s’inquiéter pour payer leur logement (qui dépensent aujourd’hui parfois plus de la moitié de leur salaire pour leur loyer) et qui ont accès à un logement salubre, décent et sécuritaire. « Personne ne mérite d’être dans la rue, ou de se faire évincer à cause de rénovations », croit l’étudiante, qui se décrit comme une citoyenne engagée. 

Samira compte vivre encore longtemps ici. Elle souhaite que les résidents du quartier puissent en faire de même s’ils le souhaitent. C’est une possibilité de moins en moins envisageable s’ils doivent quitter le quartier pour trouver des logements plus abordables ailleurs. « On entend souvent dire que Parc-Extension, c’est un quartier d’intégration. Ce sont les ressources locales qui aident les gens et facilitent l’intégration, par exemple les services sociaux, les épiceries et les lieux de culte. Si des familles comme la mienne sont invitées à habiter très loin du quartier, comment leur intégration pourra-t-elle être facilitée ? », observe-t-elle. 

Toujours prête à aider, Samira se mobilise dès qu’elle le peut pour aider la communauté aux prises avec des problèmes de logement. Depuis longtemps, elle agit à titre d’interprète dans les litiges, elle qui parle français, anglais et bengali. « Beaucoup veulent militer, mais doivent d’abord assurer leur survie », dit l’étudiante. Elle encourage tous les résidents du quartier à aller aux manifestations et aux assemblées et à signer des pétitions. « Je veux que la voix des gens, même celle de ceux qui ne peuvent y être, soit entendue », déclare-t-elle. 

Abdul, Samira et Celia, résidents de Parc-Exension, luttent pour le logement social dans leur quartier.
Photo: Pablo Ortiz

Faire face à la pression des rénovictions

Confortablement assis dans son salon sur un sofa de cuir noir, Shahedur Rashid Khan est chez lui, et s’y sent bien. Dans la pièce, un bureau de travail est paré de décorations faites par ses enfants, ainsi que du petit aquarium de son fils, où nagent tranquillement de petits poissons clairs. Sur le mur, on peut voir des guirlandes dorées fabriquées par sa fille pour la fête de l’Aïd el-Fitr. Partout, le regard se pose sur les signes d’une famille heureuse. 

Pourtant, M. Khan a vécu un cauchemar qui s’est terminé tout récemment. « Le propriétaire voulait me faire quitter mon logement pour faire des rénovations et augmenter le loyer. Il essaie d’évincer tous les locataires qui vivent dans l’immeuble le plus longtemps », témoigne le père de famille. Ce dernier est depuis 22 ans dans son appartement du quartier de Parc-Extension. Son loyer est le plus bas de l’immeuble. 

Deux fois, le propriétaire a essayé de l’amener en cour. « Il n’avait pas de vraies preuves contre moi, donc il a inventé plein de faussetés. Il m’a dit qu’il voulait reprendre mon logement pour son fils et sa partenaire, ce qui n’était pas vrai », raconte l’homme. Deux de ses voisins, qui ont presque autant d’ancienneté que lui, subissent le même sort. 

M.Khan nous raconte qu’à maintes reprises, le propriétaire s’est présenté chez lui sans prévenir pour l’intimider. Sur une vidéo qu’il a filmée – et qui a servi de preuve en cour –, on peut voir le propriétaire pénétrer dans sa salle de bain et critiquer les lieux. « Qui vit comme ça ? On est au Canada, ici, pas au Bangladesh ! » l’entend-on s’exclamer. 

Le locataire estime que c’était une tactique d’intimidation qui avait pour but de le faire partir, sous prétexte que son logement aurait été trop délabré pour y vivre. Le propriétaire de l’immeuble insistait sur le fait que tout devait être rénové, même si, en plus de 20 ans, le père de famille n’avait jamais eu de problèmes avec les conditions de son logement. On s’y sent tout de suite à l’aise et bien accueilli. 

Le propriétaire de M. Khan ne semblait pas être du même avis. Après avoir répété, sur un enregistrement vidéo, que la famille vivait dans des conditions inacceptables, il est allé encore plus loin en critiquant les droits des locataires et en affirmant que les propriétaires sont rois. « Il se croit tellement intelligent, avec sa caméra vidéo. Je connais plein de gens comme lui, qui se croient super intelligents. Alors filme, on s’en fout ! », s’exclame le propriétaire. Ce dernier a par la suite tenté d’envoyer ses avocats au domicile de M. Khan pour lui faire signer une entente affirmant qu’il était dans l’obligation de déménager. « Je veux rester ici. Mes enfants vont à l’école en face. Tout est proche de moi », fait-il valoir. 

Obtenir de l’aide 

Le CAPE est également venu en aide à M. Khan et à sa famille, ainsi qu’aux autres locataires de l’immeuble qui se sont retrouvés dans la même situation. « Ils nous ont informés au sujet de la démarche à suivre dans ce genre de situation », raconte l’homme. Il a ensuite rassemblé toutes les preuves vidéo et les documents détaillant les menaces et les mensonges proférés par son propriétaire.

Après avoir pris connaissance du dossier, le juge a tranché en faveur de M. Khan. Un énorme soulagement pour la famille, après plusieurs années de stress. « Je suis tellement reconnaissant au CAPE, ils m’ont tellement donné. Ils m’ont conseillé et offert des solutions. Ils vérifient tout ce qui ne va pas dans un immeuble et communiquent avec le Tribunal administratif du logement », souligne M. Khan. 

Aujourd’hui, M. Khan est heureux de partager son expérience avec d’autres locataires qui se retrouvent dans la même situation. « Je dis à tout le monde qui est dans ce genre de situation de réunir des preuves, notamment des vidéos, des enregistrements sonores ou des documents qui peuvent être donnés au Tribunal administratif du logement », encourage-t-il. Ces documents seront également utiles à l’avocat. « Si le propriétaire ne veut pas qu’on filme, on peut lui dire qu’on en a besoin comme preuve. Il faut essayer de négocier avec le propriétaire et d’être poli, sinon ça peut être retenu contre nous. Il ne faut pas abandonner. » 

Des mouvements à succès dans le quartier

Tout près, dans un immeuble de la rue de l’Épée, des locataires se sont mobilisés pour faire face à un propriétaire qui leur faisait des menaces. Unissant leurs efforts, ils ont également fait appel au CAPE. Au fil des rencontres qui ont eu lieu dans le bureau de l’organisme, plusieurs de ces locataires ont pu obtenir l’aide d’Alexandre Romanov, un avocat spécialisé dans le logement. « Les gens se sont rassemblés et il y a eu des victoires. Le propriétaire a perdu parce qu’il faisait un peu n’importe quoi », souligne Rizwan Khan, un intervenant du CAPE. 

Devant la station de métro Parc, un immeuble au coin de la rue Hutchison et de l’avenue Ogilvy a également été sauvé grâce à l’action citoyenne. Le Plaza Hutchison, qui hébergeait des organismes communautaires et de petits commerces locaux, a bien failli disparaître. « Il a été acheté par des promoteurs immobiliers qui voulaient le transformer en condominiums, explique M. Khan. Il y a eu une grande mobilisation dans le quartier, et beaucoup de pression politique. » À la suite des mouvements solidaires, le propriétaire a fini par vendre l’immeuble à la Ville de Montréal pour 8 M$. Retirée du marché privé, la propriété devrait être transformée en logements sociaux.

Une bataille de longue haleine 

À Pointe-Saint-Charles, la mobilisation citoyenne qui s’est amorcée il y a 20 ans s’est soldée par une autre victoire ce printemps. 

Malgré la pandémie, l’ambiance chaleureuse est toujours au rendez-vous au Bâtiment 7, où les activités, même ralenties, se poursuivent. Ancienne propriété du Canadien National, le vaste site industriel accueille depuis 2018 un centre autogéré qui abrite de multiples projets. Mécanique automobile, bibliothèque, pratiques artistiques, épicerie, microbrasserie et bientôt un CPE – l’endroit profite à la communauté grâce aux membres du projet et aux résidents. « Le B7 est un projet d’autogestion, c’est un bien commun. On peut y aller pour mettre sur pied un projet, ou contribuer à un projet sur place », explique Judith Cayer, chargée de projet et résidente du quartier.

La route a cependant été semée d’embûches avant que les citoyens ne puissent s’approprier l’espace. En 2006, le terrain, d’une superficie de 8,2 km2, est vendu 1 $ à un promoteur immobilier. À la suite d’une mobilisation citoyenne, le bâtiment est cédé à la collectivité en 2012.  

Plus récemment, la mobilisation a visé à aménager les espaces extérieurs autour du bâtiment, qui devaient être enclavés par la construction de 60 immeubles à condos. La nouvelle entente, signée au printemps dernier, prévoit l’aménagement des espaces verts communautaires et la construction de 215 logements sociaux et communautaires ainsi que la répartition des condos de manière à ne pas encercler le site. Au cours de ce bras de fer avec la Ville et les promoteurs, des surprises se sont ajoutées, la dernière entente visant l’aménagement devait à l’origine être signée en 2012.

Aligner les consciences 

Joseph Bergeron, responsable du développement des projets extérieurs, a suivi le projet depuis le début avant de se joindre officiellement à l’organisation. « On est tellement fiers que ça ait fini par débloquer. Comme toutes les victoires, c’est une histoire de persévérance, ça faisait longtemps qu’on avait ces revendications », déclare-t-il. 

Il a en effet fallu se battre. « Le promoteur ne se sentait pas d’obligation par rapport à la communauté », croit M. Bergeron. « C’est une solution qui ne coûte rien à personne, un aménagement, mais ça a pris 10 ans », ajoute Mme Cayer. Face à la mobilisation, les élus ont décidé de se ranger du côté de la communauté et de faire pression sur le promoteur afin que soit réalisé un aménagement bénéfique à tous. « Ils ont accepté d’écouter et de reconnaître qu’on avait fait nos devoirs pour proposer une solution », croit Mme Cayer.

Temps, alliés et persévérance – voilà les mots d’ordre pour les citoyens qui souhaitent changer les choses. « Si on continue à réclamer et à suivre les dossiers, on peut finir par gagner », affirme Judith Cayer. Joseph Bergeron suggère également de faire connaître les gens qui ont différentes compétences. « Que ce soit pour donner un coup de main pour le côté légal, ou pour les travaux, l’urbanisme et l’architecture », dit-il. Finalement, il insiste sur l’importance d’innover et de s’armer de patience pour convaincre le plus de gens possible et, surtout, de porter ses revendications au niveau politique. « C’est important de passer le mot à nos élus et de voir quelles alliances on peut forger. Il faut insister et continuer à développer le projet, qu’on sente une ouverture ou non ; à la longue, le projet gagnera en crédibilité. » 

Comme Mme Cayer le décrit, Pointe-Saint-Charles « est un quartier où on se salue sur le trottoir et où tout le monde se sent fier de vivre ». Si on y trouve un sens de la communauté assez exceptionnel, une fibre militante forte et active, la résidente souhaite que des mesures soient mises en place par le gouvernement pour faire face à ce qu’elle considère être l’embourgeoisement majeur du quartier. « Que reste-t-il à faire, à part s’organiser ? » Reste à espérer que leurs revendications soient entendues. 


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