La patrouille du Quartier chinois est-elle une bonne solution pour protéger la communauté ?

10 juillet 2021

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Depuis le début de la pandémie de COVID-19, en mars 2020, les communautés asiatiques de Montréal ont été durement touchées par la montée du racisme anti-asiatique. Le Quartier chinois, dont la fréquentation a beaucoup baissé, a été le théâtre de vandalisme et d’agressions contre les Asiatiques. Craignant pour la sécurité de sa communauté, Jimmy Chan a décidé de prendre les choses en main. À la mi-avril, avec son ami Eddy Li, ce leader de la communauté sino-montréalaise a formé une patrouille de sécurité, qui assure la protection du quartier plusieurs jours par semaine. Est-ce que cette patrouille protège vraiment la communauté ? La Converse s’est rendue dans le Quartier chinois pour y trouver des réponses.

Le 29 juin à 20 h, le Quartier chinois grouille de vie. Durement frappé par la pandémie, ce quartier coloré retrouve peu à peu son rythme habituel – les gens y sirotent des thés aux perles, y savourent des dim sum à la cantonaise et y profitent de réunions entre amis. Une atmosphère animée y règne. Sur De La Gauchetière, l’artère principale piétonne, les aînés de la communauté se saluent avec des sourires, les propriétaires de restaurants s’échangent les dernières nouvelles de leurs commerces, et les jeunes se rassemblent autour de leurs dernières trouvailles culinaires. On pourrait presque croire que la vie est revenue à la normale dans le quartier, si ce n’était des deux hommes en uniforme de policier présents au parc Sun-Yat-Sen. 

« Si on le fait pas, qui le fera pour nous ? »

Sur le coin sud-ouest du parc, Eddy Li et Jason, deux agents de sécurité professionnels, se tiennent droit comme des piquets, prêts à intervenir au moindre problème. « En septembre, le racisme est devenu lourd. On a passé plus de 500 heures au total en patrouille bénévole », témoigne M. Chan. Habillé d’un veston élégant et d’un pantalon noir parfaitement repassé, il porte fièrement son titre de leader de la communauté chinoise, arborant une broche chinoise sur sa boutonnière gauche. Il est si connu et respecté dans la communauté que plusieurs passants le saluent et lui demandent de prendre des photos avec lui. 

Selon lui, les commerçants du quartier lui sont très reconnaissants. « Il y en a qui travaillent jusqu’à 11 h le soir, et notre patrouille les accompagne jusqu’à la station de métro. Ils sont très contents, se réjouit M. Chan. Quand ils ne nous voient pas, ils me demandent où je suis. Ils nous remercient en nous donnant des repas gratuits. » D’après lui, ces commerçants ont été victimes de plusieurs actes de vandalisme et de crimes haineux. En chemin, M. Chan discute avec plusieurs d’entre eux, qui le félicitent de son travail, notamment les propriétaires du Buffet Jade et du Restaurant Cuisine Cantonaise. Ils conversent joyeusement en taishanais et en cantonais, parlant de la façon dont la patrouille a aidé les commerces.

M.Chan nous conduit aussi devant différentes boutiques qui ont eu des fenêtres fracassées et subi des vols, décrivant en détail ce qui s’est passé. On s’arrête longuement devant la grande enseigne rouge de l’établissement Sammi & Soupe Dumpling, un restaurant réputé pour ses xiao long bao. « Les fenêtres de ce restaurant ont été brisées. Des personnes itinérantes y ont fait des gros trous en plein jour ! » regrette-t-il. Devant l’établissement, on trouve sur un poteau argenté un petit panneau qui indique qu’il y a une caméra de sécurité près du restaurant. Pourtant, on ne voit aucune caméra. « Je me rappelle une personne qui a fait une entrevue aux nouvelles et a dit qu’il n’y avait pas de caméra à cet endroit et qu’on devait en installer une. Il n’y en a toujours pas ! » s’exclame une jeune femme juste à côté. 

Rebecca Ng pourrait se fondre dans la foule du soir dans le Quartier chinois. Pourtant, cette récente diplômée en techniques de sécurité est venue pour suivre une formation offerte aux nouveaux patrouilleurs de l’équipe. Un incident raciste l’a poussée à se joindre à l’équipe. « Un monsieur raciste dans le métro s’est tourné vers moi et a hurlé : “F*** la Chine ! F*** le Japon !” J’ai sorti ma caméra et j’ai pris une vidéo de lui, raconte-t-elle, outrée. J’ai déposé plainte à la cour criminelle contre lui. Le dossier criminel est toujours en délibération en cour. Je veux vraiment poursuivre ce dossier jusqu’au bout. » Cette confrontation s’est produite en mars dernier vers 21 h 30, alors que la jeune femme sortait de la pâtisserie du Quartier chinois où elle travaillait alors. Mme Ng songeait déjà à changer de carrière et à se réorienter vers le domaine de la sécurité, car ses emplois dans une pâtisserie et un magasin de thé aux perles n’étaient pas stables et ne lui permettaient pas de gagner convenablement sa vie. L’incident a renforcé sa décision. « Je veux me joindre à la patrouille pour me mobiliser pour ma communauté. Si on le fait pas, qui le fera pour nous ? Je suis chanceuse de ne pas avoir d’enfants et de lourdes responsabilités ; je peux donc prendre le temps de bien faire ça », affirme-t-elle. Après une hésitation, elle nous apprend que le désir de servir sa communauté n’est pas la seule chose qui la motive. « Je sais que je suis très chanceuse, parce que je n’ai pas été blessée et que j’ai réussi à filmer une vidéo. Mais j’aurais souhaité me défendre davantage, car je me suis juste assise et je lui ai demandé d’arrêter », ajoute-t-elle avec regret. 

Une solution efficace ?

Ce n’est pas tout le monde qui voit la patrouille comme une solution efficace aux problèmes de sécurité du secteur. Le 27 mai 2021, le blogue mychinatownmtl a publié un article sur la présence policière dans le Quartier chinois qui a eu un effet choc sur la communauté chinoise. Le blogueur auteur de la publication, qui préfère taire son nom par peur du harcèlement, ne croit pas qu’une patrouille soit la meilleure solution pour assurer la sécurité de la communauté. Selon mychinatownmtl, une surveillance accrue du secteur n’est pas l’idéal, car la police est utilisée contre les gens racisés. « Ils ont l’air de nous protéger, mais beaucoup de cas dans le passé ont montré que ça ne fonctionne pas. Par exemple, durant les émeutes de Los Angeles de 1992, dans le quartier coréen, la présence de la police n’a fait qu’envenimer les choses », explique-t-il. Le blogueur souligne aussi que la police pose un problème pour l’importante population de personnes itinérantes présentes dans le secteur. « La police leur donne plus d’amendes et les chasse du Quartier chinois. Ce genre d’action est nuisible pour le développement d’une relation saine entre nos deux communautés, affirme-t-il. J’ai vraiment peur qu’ils mettent en place des lois contre le flânage qui ciblent ces populations. » 

Ces craintes ne sont pas sans fondement. Après une heure de patrouille, nous retournons au parc Sun-Yat-Sen. Ce parc est un endroit où M. Li a eu beaucoup de problèmes. « S’il y a des gens qui dorment ici, c’est du flânage. Le flânage, c’est quand les gens sont à un endroit et qu’ils ne font rien. Dormir dans le parc constitue du flânage parce que le parc n’est pas fait pour ça », explique-t-il. Lorsqu’il voit des gens en train de dormir dans le parc, il les dirige vers le refuge le plus proche, qui se trouve plus loin sur la même rue. S’ils ont besoin de soins médicaux, M. Li appelle les services d’urgence. 

Un autre endroit prisé par la population itinérante du Quartier chinois est la ruelle en arrière du restaurant Kam Fung. Nous nous arrêtons devant un lieu sombre entouré de blocs de ciment. L’espace à l’intérieur du périmètre formé par les blocs est occupé par des matelas blancs, des couvertures et des oreillers. Il n’y a encore personne dans ce campement. M. Li pointe l’index vers un évent de chaleur carré situé sur le mur du bâtiment qui longe le campement. « Les itinérants et les personnes qui ont des dépendances aux drogues aiment se tenir ici, car ils peuvent être au chaud près de cet évent, explique-t-il. Le problème, c’est qu’ils laissent plein d’ordures et que ça finit par déborder dans la rue. En plus, ce n’est pas sécuritaire pour eux d’être là, car s’ils s’allongent dans la ruelle, ils peuvent être blessés par les voitures qui passent. »

Pour ces raisons, la police a essayé de les déplacer à maintes reprises vers des refuges. Elle est venue avec de gros camions pour les embarquer tous. « Ça n’a pas l’air super que les autorités les déplacent, mais en même temps, ça va aider les itinérants à être dans un meilleur endroit. Ils vont pouvoir recevoir l’aide médicale et sociale dont ils ont besoin, raisonne M. Li. Je comprends qu’ils n’ont nulle part où aller ; donc, je leur dis d’aller au refuge. Ils ont des places libres. Les itinérants ne veulent juste pas y aller. Je ne sais pas pourquoi, peut-être qu’ils ont juste quelque chose contre le système ou qu’ils ont eu une mauvaise expérience. » Les itinérants qui fréquentent ce campement n’ont pas l’air d’être du même avis. M. Chan nous confirme que plusieurs ont été choqués que leur chez-soi ne soit plus là. Ne voulant pas aller dans les refuges, ils sont revenus au même endroit et ont rebâti leur campement. Pour eux, c’est un lieu de rassemblement communautaire. Ils y font souvent des fêtes et des barbecues. mychinatownmtl croit savoir pourquoi les itinérants se méfient des refuges. « Depuis l’année dernière, les itinérants ne veulent plus aller dans les refuges parce qu’il y a des éclosions de COVID-19 là-bas. Ils sont donc toujours dans la rue, au milieu de l’architecture hostile. Une des seules places où ils peuvent dormir, c’est dans le Quartier chinois. »

Des solutions plus durables 

Plusieurs membres de la communauté chinoise croient que la patrouille n’est pas une solution durable et ne fait que détériorer les relations entre la communauté chinoise et la communauté itinérante du quartier. Ces gens cherchent des solutions plus durables qui s’attaquent aux racines du problème et permettent de bâtir des ponts entre les deux communautés. 

« Personnellement, j’adopte une approche sociale, car, à mon avis, les éléments de la criminalité sont des éléments sociaux, affirme Me May Chiu, membre des Chinois progressistes du Québec. Punir les gens parce qu’ils sont des criminels, comme la patrouille le fait, c’est dire qu’il n’y a aucun espoir de les réintégrer dans la société. » Me Chiu défend plutôt une approche préventive, qui vise à tacler directement les causes sociales de la criminalité. Dans d’autres quartiers montréalais où les commerçants ont des angoisses similaires face au crime et aux personnes itinérantes, des solutions gagnantes pour tout le monde ont été mises en œuvre. « S’ils voient quelqu’un en train de voler à l’intérieur, ces commerçants disent : “Monsieur, madame, je ne vais pas appeler la police, mais je peux vous payer 10 $ si vous nettoyez ici.” Cette approche permet à ces personnes de voir aux nécessités de la vie », souligne Me Chiu. D’autres commerces ont aussi offert des repas gratuits aux personnes qui essayaient de les voler. L’avocate croit que cette solution permet de créer des liens entre les commerçants et les itinérants qui peuvent aider à combattre la criminalité. Selon elle, si des liens de confiance sont créés entre une personne itinérante et un commerce qui lui offre souvent à manger, cette personne aura davantage tendance à alerter son entourage lorsque le commerce se fait vandaliser pour le protéger. 

Le Quartier chinois de Toronto a adopté une stratégie similaire pour lutter contre la criminalité. Friends of Chinatown Toronto (FOCT), un organisme anti-embourgeoisement du Quartier chinois torontois, a conclu un partenariat avec Community Fridges Toronto pour assurer la sécurité alimentaire de la population du secteur. Au coin de la rue D’Arcy et de l’avenue Spadina, au cœur du Quartier chinois, ils ont installé un réfrigérateur où tout le monde peut avoir accès à une nourriture saine. « On ne voudrait pas encourager les gens à appeler la police ou à dépendre de l’État. On a plus de mesures communautaires. Elles ne sont pas directement liées à la prévention des crimes haineux, mais quand la communauté est plus connectée, il y a plus de confiance entre les gens, affirme Florence Yee, membre de FOCT. Il y a plus d’un aspect à la sécurité de la communauté. Quand on a commencé, durant la pandémie, c’était une question de distribution de masques, de sécurité alimentaire et de sécurité du logement. » Une des mesures qui ont été mises en place pour nouer ces liens de confiance est le Phone Tree. Deux membres de FOCT sont responsables de ce service de ligne téléphonique, qui répond aux besoins urgents de la communauté. Actuellement, le Phone Tree sert de ressource d’information sur la COVID-19 et la vaccination. Cette mesure est complétée par deux ambassadeurs de la vaccination sur le terrain, qui diffusent l’information en anglais, en mandarin et en cantonais. « La sécurité d’une communauté n’est pas uniquement une question de prévention des crimes haineux, mais aussi une question de santé en général », explique Florence. 

 

 


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