La résilience d’une féministe tamoule

30 mai 2021

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Sivambikai « Ambika » Sivamoorthy mène aujourd’hui une vie épanouie à Montréal. Entre sa famille et son travail d’intervenante communautaire, elle prend les choses de façon positive et optimiste. Ce sont ces deux grandes qualités qui lui ont permis de traverser des épreuves difficiles qui en auraient brisé bien d’autres. De son parcours d’immigration, digne d’un film à suspense, jusqu’à son implication communautaire auprès des siens, elle nous raconte son histoire.

Une première tentative

« Mon périple d’immigration a été difficile », se remémore Ambika. Il y a plusieurs décennies, elle est forcée de fuir Jaffna, sa ville natale située dans le nord du Sri Lanka, là où sa communauté, les Tamouls, habite. « La guerre civile entre le gouvernement et les Tamouls faisait rage à cette époque », explique-t-elle. 

Ambika et ses compatriotes se cachent dans un bungalow abandonné dans un champ de palmiers, attendant qu’un bateau de pêche les conduise dans le sud de l’Inde. Quelques jours plus tard, lors d’une nuit froide et venteuse, elle embarque, vêtue d’habits foncés pour ne pas se faire repérer par la garde côtière. À son arrivée en Inde, elle est accueillie par de bons samaritains qui l’hébergent. Elle va y rester trois ans. Lorsqu’un retour à la stabilité s’effectue au Sri Lanka, Ambika retourne dans son pays. 

Fuir vers la sécurité canadienne

De retour chez elle, la jeune femme se trouve un emploi dans un centre d’appel de la capitale, Colombo. La paix est de courte durée. Un collègue se fait accuser d’attentat à la bombe, la police surgit sur son lieu de travail. Ambika est violemment interrogée. « Les policiers voulaient que je les aide à identifier des suspects. Ils étaient très brusques et ne m’ont pas bien traitée parce que je n’étais pas à l’aise avec la langue majoritaire, le singhalais. Ils pensaient que je faisais semblant de ne pas comprendre », s’indigne-t-elle. Elle échappe de peu à une arrestation. L’incident pousse la mère d’Ambika à tout faire pour protéger sa fille d’une arrestation arbitraire, qui l’exposerait au risque des violences sexuelles commises contre les femmes qui se retrouvent dans le système de justice. Elle souhaite que sa fille immigre au Canada.

C’est donc avec son vieux passeport qu’Ambika se rend à Singapour, où sa famille verse 7 000 $ à des passeurs de migrants pour qu’elle se rende au Canada. Ceux-ci la mènent en Malaisie dans l’attente de faux papiers. « En route pour la Malaisie, on a dû se cacher dans un petit compartiment sous l’autobus pour échapper aux autorités. Nous étions cinq ou six coincés là-dedans ! » se rappelle-t-elle. Après une attente interminable de plusieurs mois, Ambika reçoit un faux passeport malaisien. 

« Le jour de mon départ, j’ai mis des jeans pour la première fois de ma vie afin d’avoir l’air canadienne », raconte Ambika. Le passeur lui enseigne quoi et comment répondre aux questions des agents de l’immigration. « On m’a aussi mise dans un fauteuil roulant avec un faux bandage au pied. J’ai prétendu que j’avais eu un accident et que je devais retourner au Canada », raconte-t-elle. En 1994, Ambika atterrit au Canada tard dans la nuit. Comme il est trop tard pour trouver un interprète, son passage à la douane s’effectue avec succès. Elle ne dit évidemment pas qu’elle parle anglais. Ambika fait ensuite une demande pour obtenir le statut de réfugiée, qui lui sera accordé l’année suivante.

« Mon père était féministe avec ses filles. Il voulait qu’on soit indépendantes »

Ambika se rend d’abord chez sa tante et son oncle à Hamilton, en Ontario. Supportant difficilement le comportement sexiste de ce dernier, elle quitte l’endroit pour voler de ses propres ailes. « Quand je suis arrivée, ma tante habitait au Canada depuis déjà 30 ans. Elle restait tout de même une femme sri lankaise typique et souhaitait que je sois comme elle », s’exclame Ambika. Elle se rappelle son oncle, qui tentait de tout contrôler et qui lui donnait des ordres, contrairement à ce qu’elle avait connu chez elle. « Mon père était féministe avec ses filles. Il voulait qu’on soit indépendantes et qu’on prenne soin de nos propres affaires », raconte Ambika. 

Dans une culture où il peut être mal vu pour les femmes de sortir, de rentrer à la maison après 18 h et de discuter avec des hommes, le père d’Ambika ne voyait aucune objection à tout cela. Quand sa fille s’est retrouvée seule dans un autre pays, contrainte à être forte et indépendante, elle a pu apprécier à quel point les valeurs féministes qui lui avaient été léguées étaient pour elle précieuses. 

Une communauté soudée de femmes sud-asiatiques

Après un court séjour à Toronto, Ambika arrive seule à Montréal en 1996. « Je suis venue visiter une amie qui habitait à Montréal, et j’ai tout de suite aimé la ville », dit-elle de la métropole, qui lui rappelait sa ville natale. Son mari, demeuré au Sri Lanka, la rejoint trois ans plus tard, après une longue bataille bureaucratique avec l’immigration canadienne. 

Aujourd’hui, Ambika est une femme heureuse. À 62 ans, elle travaille au Centre communautaire des femmes Sud-Asiatiques, à Montréal, où elle aide des femmes à faire leur vie au Québec. Elle leur donne régulièrement un coup de pouce pour remplir des formulaires administratifs et les soutient dans des situations de violence conjugale. « J’adore mon travail. Je suis tellement heureuse de pouvoir aider les gens, qu’ils soient Singhalais ou Tamouls, cela m’importe peu », déclare Ambika, elle-même une Tamoule qui a vécu la guerre. « Les Singhalais m’apprécient énormément et viennent à moi quand ils ont besoin d’aide », rapporte la sexagénaire.

Son travail lui a permis de trouver une communauté de femmes qui lui ressemblent et de mettre sa propre vie en perspective. « Je suis tellement reconnaissante à Dieu de m’avoir donné ce travail. J’y rencontre beaucoup de gens qui vivent des situations difficiles, qui ne parlent pas français ou anglais, qui sont seuls dans un nouveau pays. Mes problèmes à moi ont maintenant l’air minuscules ! » dit celle qui, pourtant, a dû traverser de grandes épreuves. 

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