Un manifestant tient une clé symbolisant le droit au retour des Palestiniens expulsés de leurs maisons en 1948.
Photo: Sandrine Edmee
Marine Caleb  » 
juin 29, 2021

Le conflit de 11 jours qui a fait rage entre Israël et la Palestine a causé la mort de 230 Palestiniens (dont 65 enfants) et de 12 Israéliens. Cette recrudescence de la violence a provoqué des secousses jusque dans les communautés du Canada. À Montréal, les manifestations ont été nombreuses pour soutenir le peuple palestinien.

Le premier ministre Justin Trudeau, de son côté, a salué la formation d’un nouveau gouvernement israélien le 13 juin, réitérant les « valeurs communes » des deux pays. Le 28 mai, Ottawa a également investi 25 M$ pour soutenir les populations palestiniennes.

Pour les Palestiniens du Canada, ces dernières déclarations sont insuffisantes. Ils souhaiteraient qu’Ottawa reconnaisse leurs souffrances et dénoncent les liens étroits entre le Canada et Israël, qui se reflètent dans les discours, la vente d’arme et la définition de l’antisémitisme. Un sujet peu couvert, sur lequel La Converse s’est penchée.

« Les 25 millions aux Palestiniens ne signifient rien si Justin Trudeau continue à vendre des armes à l’État israélien », tranche Leila*, qui a préféré taire son identité pour des raisons de sécurité. Un kufiya porté fièrement sur les épaules, l’activiste canado-palestinienne ne se sent pas défendue par le Canada. Elle a le regard déterminé et le ton revendicateur ; le besoin de justice l’habite. 

C’est en 2017 que Leila est arrivée au Canada, seule. Elle a vécu au Moyen-Orient, mais jamais en Palestine. Toute sa famille a été expulsée de Jérusalem et de Jaffa en 1948. « J’y suis “retournée” grâce à mon passeport canadien il y a quelques années », raconte-t-elle, entre reconnaissance et tristesse. « Je suis allée dans mon pays d’origine avec un autre passeport, celui d’un pays qui est un autre colonisateur », poursuit-elle avec amertume, en référence à la situation des Premières Nations. Depuis son arrivée au Canada, elle se fait un point d’honneur à dénoncer les liens étroits entre Ottawa et Tel Aviv. 

« La communauté juive n’est pas monolithique »

À l’ONU, le vote du Canada est systématiquement en faveur d’Israël. Depuis 2006, Ottawa a refusé 14 fois une résolution portant sur le droit à l’autodétermination du peuple palestinien. Justin Trudeau a finalement voté en faveur en novembre 2019. 

« Tous les gouvernements canadiens ont la même position sur la situation en Israël/Palestine. C’est toujours une réaction décevante », regrette Rafel Silver, travailleur social à la retraite engagé auprès de l’organisme Voix juives indépendantes. Juif, né aux États-Unis, il est arrivé en Israël à 18 ans. « J’étais jeune, je voulais de l’aventure et connaître mes racines », raconte-t-il avec romantisme. Il a servi dans l’armée pendant deux ans. Peu à peu, la désillusion s’est installée. « J’ai été envoyé partout : à Gaza, dans la West Bank… J’ai vu comment étaient traités quotidiennement les Palestiniens. Je ne voulais pas élever mes enfants là-bas », rapporte-t-il. Après avoir vécu 17 ans en Israël, il immigre au Canada pour le travail et se sent « extrêmement reconnaissant » d’avoir pu s’installer ici en 2001.

Pour lui, il est crucial de montrer que « la communauté juive canadienne n’est pas monolithique ». « Les gens se réveillent et commencent à poser des questions sur le traitement réservé aux Palestiniens », explique-t-il avec verve. Il est d’avis que les juifs du Canada doivent s’exprimer pour faire savoir que tous ne soutiennent pas Israël. 

Apartheid

Selon Leila et Rafael Silver, c’est la volonté d’équilibre du gouvernement qui est problématique dans ses prises de position. L’utilisation du mot « conflit » pour décrire la situation dérange de plus en plus. « Les deux parties ne sont pas égales. C’est plus profond qu’un conflit, c’est un apartheid », estiment les deux militants. Rafael Silver s’emporte : « Pourquoi ne mentionner que le droit d’Israël à vivre en paix et pas celui des Palestiniens dans les déclarations ? »

« Les Palestiniens nous le disent depuis des années, mais le mot “apartheid” est encore timidement utilisé par les médias », explique l’historienne Dyala Hamzah. C’est justement le mot utilisé par Human Rights Watch dans un rapport publié en avril 2021. Quelques mois plus tôt, l’association juive israélienne B’Tselem dénonçait la même situation d’apartheid dans un rapport. Qu’une organisation israélienne utilise le même terme montre que « les choses commencent à grincer », selon la chercheuse.

Amalgame

L’historienne estime que le Canada ne sera pas le premier à reconnaître et à dénoncer l’État d’apartheid en Israël, Ottawa ayant toujours traditionnellement soutenu l’État hébreu. Il y a plusieurs raisons à cela : parmi elles, l’hégémonie des États-Unis et le lien fort du Canada avec son voisin, mais aussi les traumatismes de la Shoah. 

Beaucoup montrent aussi du doigt la définition de l’antisémitisme adoptée par le Canada. Promue en 2016 par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), celle-ci est dénoncée par la communauté palestinienne, mais aussi par des juifs, des Israéliens et de nombreuses voix dans le monde. Elle est la définition officielle des pays du G7 comme la France, l’Allemagne et les États-Unis, mais aussi du Québec depuis le 9 juin 2021. « Cette définition est frauduleuse, car elle amalgame critique d’Israël et antisémitisme », expose l’historienne. 

Un amalgame que Rafael Silver connaît bien. En raison de son caractère passionné et de son engagement, il se fait parfois « traiter de traître » par des membres de sa communauté. « C’est si ridicule que j’éclate de rire. Puis, je leur dis : “Marche où j’ai marché, vois ce que j’ai vu et vis ce que j’ai vécu pour comprendre ce que les Palestiniens vivent au quotidien.” » Fier d’être juif, il raconte son engagement dans l’armée israélienne avec amertume et la désillusion qu’il a vécue en vivant là-bas.

Une vente d’armes qui dérange

Le 13 mai, Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), appelle Justin Trudeau à cesser de vendre des armes à l’État d’Israël dans une pétition. C’est aussi le souhait d’Alexandre Boulerice, chef adjoint du NPD. « Il faut mettre fin à la vente d’armes, identifier les produits qui viennent d’Israël et mettre une pression économique sur le pays », déclare le député, qui juge que la position officielle du Canada est bonne, mais qu’elle n’est pas soutenue ou défendue par des actes.

Des armes ont été vendues à Israël pour près de 14 M$ en 2019, selon les données d’Affaires mondiales Canada. Un montant insignifiant en comparaison des 2,9 G$ qu’a rapportés la vente d’armes à l’Arabie saoudite la même année. Alexandre Boulerice précise tout de même que ce contrat avec Israël peut avoir une certaine influence sur la position du Canada : « Ça reste un contrat, qui crée des emplois. » 

Le Canada est loin d’être le plus gros vendeur d’armes à l’État hébreu. À ce chapitre, les États-Unis arrivent en première position, suivis de l’Allemagne – dont les ventes représentent respectivement 70 % et 24 % des importations d’armes conventionnelles de 2009 à 2020. 

Les armes provenant du Canada représentent 0,3 % des importations israéliennes et 0,4 % des exportations par Ottawa, selon les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI). 

À la suite de la demande de Jagmeet Singh et du NPD, le premier ministre Justin Trudeau n’a rien répondu. Interrogé à ce sujet, le ministre Marc Garneau n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue. Le porte-parole d’Affaires mondiales Canada, Grantly Franklin, nous a seulement répondu que les exportations sont régies par la Loi sur les licences d’exportation et d’importation (LLEI) du Canada. Ce texte interdit la vente d’armes à des pays qui violent les droits de l’Homme, sauf si ces derniers peuvent montrer que les armes canadiennes n’ont pas été utilisées contre des civils. 

S’il est pour l’instant impossible de le savoir pour Israël/Palestine, des doutes existent pour les armes vendues à l’Arabie saoudite : elles serviraient dans la guerre qui ravage le Yémen depuis 2014, selon un rapport du Groupe d’​experts éminents des Nations unies sur le Yémen (GEE). 

Lors d’une réunion sur la Palestine, le 27 mai dernier, le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies demandait aux États de ne pas vendre d’armes qui présenteraient « le risque évident d’être utilisées pour commettre ou faciliter de graves violations du droit international humanitaire et relatif aux droits de l’Homme ».

Des liens économiques et militaires

Les relations entre le Canada et l’État d’Israël ne se limitent pas aux armes. Très au fait des agissements d’Ottawa à ce chapitre, Leila rappelle les liens étroits entre les deux pays et, surtout, l’existence de l’Accord de libre-échange Canada-Israël (ALECI). Par exemple, plus de 40 000 $ de matériel aéronautique et spatial ont été exportés en 2019 et 2020, selon les données d’Affaires mondiales Canada. 

D’autres liens entre les deux pays continuent d’inquiéter. C’est le cas du recrutement de l’armée israélienne (Tsahal) en sol canadien. En octobre 2020, une plainte a été envoyée au ministre de la Justice pour lui demander une enquête sur la question, mais Ottawa n’a pas répondu à cette requête, alléguant que ce serait à la police d’enquêter. « Cela se fait contre la loi sur l’enrôlement à l’étranger, mais il y a une exception pour les agents consulaires et les ressortissants israéliens. Il y a une faille légale », explique Dyala Hamzah. 

Cet enrôlement ne représente pas une situation propre au Canada. Il s’opère plus largement aux États-Unis ou en France, dont les ressortissants constituent la grande majorité des lone soldiers, les soldats étrangers de l’armée israélienne. À titre de comparaison, on estime que les Canadiens représentent 3 % des soldats de nationalité étrangère de Tsahal, selon des données obtenues par CBC.

Une influence des groupes parlementaires ?

Se pourrait-il que le gouvernement canadien soit influencé par des groupes de pression dans le choix de ses positions ? Au Parlement canadien, il existe un groupe interparlementaire Canada-Israël (CAIL). Il est composé de 59 membres de toutes allégeances politiques, que nous avons rigoureusement analysés pour mieux comprendre ce groupe. Parmi eux, 24 sont du Parti conservateur, 16 du Parti libéral, 8 du Bloc québécois et 3 relèvent du NPD. Le Parlement ne finance pas ce genre de groupes, mais leur fournit une aide administrative, soit un secrétaire en l’occurrence. 

Ni ce dernier ni le président du groupe, le député de Mont-Royal Anthony Housefather, n’ont répondu à nos questions sur les actions du CAIL. Difficile de savoir quel est le rôle d’un tel rassemblement. Pour Dyala Hamzah, son existence contribue à « tisser des liens », à renforcer l’amitié entre les deux pays.

Randall Garrison, membre du NPD et du CAIL, s’est vu offrir un voyage payé par l’État hébreu. Il affirme que ce voyage l’a aidé dans son rôle au sein du groupe, selon un article de La Presse. En 2018, un collectif de centaines d’organisations, élus, activistes et universitaires signait un appel demandant le retrait du parti du CAIL. Questionné au sujet des trois néo-démocrates au CAIL, Alexandre Boulerice, du NPD, explique qu’il ne faut pas « exagérer l’influence de ces groupes-là ». « Le NPD est un grand mouvement politique, et on n’est pas contre l’État d’Israël non plus. Il faut que leurs citoyens puissent vivre en paix. Il y a des sensibilités différentes au sein du NPD. Je n’ai pas de problèmes à avoir des collègues membres de ce groupe », se défend-il. 

Pour sa part, M. Boulerice appartient au Groupe d’amitié parlementaire Canada-Palestine. Cela lui a permis de voyager en Israël et en Palestine du 30 mars au 6 avril 2018. A-t-il un rôle de médiateur entre les dirigeants palestiniens et canadiens ? « Nous faisons plus de rencontres entre les membres au Canada. L’idée est de faire des déclarations et des interventions pour défendre les Palestiniens », explique M. Boulerice. 

Les investissements de McGill montrés du doigt 

Leila dénonce également l’Université McGill pour ses liens avec l’État d’Israël. Des étudiants, des enseignants, des diplômés et des facultés ont signé une pétition pour que l’administration cesse tout investissement dans des entreprises israéliennes et l’État hébreu. Ils y dénoncent, entre autres, le financement de colonies israéliennes, de compagnies de transport, mais aussi de banques. 

« McGill n’a jamais condamné le site Canary Mission, alors que de nombreux étudiants sont dessus », se scandalise-t-elle. Canary Mission est un site qui répertorie et doxxe (divulgue des informations personnelles) toutes les personnes « promouvant la haine » des États-Unis, d’Israël et des juifs. Cette blacklist peut servir à de l’intimidation, voire à des violences. Pour Leila, sont majoritairement fichés des Palestiniens et des activistes du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), qui font des pressions non violentes sur l’État d’Israël. 

La pétition n’a pas encore été envoyée à l’administration, mais le professeur et vice-principal aux études Christopher Manfredi a publié une réponse, dans laquelle il reconnaît l’horreur des « violences qui secouent le Moyen-Orient » et ses conséquences sur les membres palestiniens et juifs de la communauté mcgilloise. Ce que les plaignants trouvent insuffisant.

Nous avons posé plusieurs questions au service de presse de l’université à propos des points dénoncés par les étudiants. Questions auxquelles la relationniste Katherine Gombay a répondu, dans un bref paragraphe, que l’établissement « dénonce le racisme et la discrimination sous toutes leurs formes », en rappelant les valeurs fondamentales de McGill.

En attendant, les Palestiniens et les Palestiniennes, comme Leila, militent en marchant sur des œufs. « Les gens ne savent pas à quel point on est harcelés. Je ne veux pas être catégorisée ou que l’on dise que je suis antisémite », explique-t-elle. C’est la raison pour laquelle elle a voulu conserver l’anonymat. Publier son nom aurait pu avoir de graves effets sur son avenir universitaire et professionnel. 

« Tu ne peux pas décider de ton rôle quand tu es un Palestinien de la diaspora. Mon devoir est de stand-up pour mes compatriotes et de combattre », affirme-t-elle comme une évidence. Un devoir qu’elle observera jusqu’à ce que son gouvernement aide véritablement et durablement les Palestiniens, pas seulement en versant 25 M$ aux populations. 

*Son prénom a été changé pour préserver son anonymat.