Philippe Thermidor, Ali Idres et Mohamed Mimoun discutent de la place des armes à feu dans le nord-est de Montréal.
Photo: Pablo Ortiz
Lela Savić  » 
février 26, 2021


La violence armée secoue le nord-est de Montréal depuis longtemps. À Saint-Léonard, une fusillade a coûté la vie à Meriem Boundaoui le 7 février dernier. L’adolescente de 15 ans a été victime de la violence qui sévit dans ce quartier oublié et sous-financé, où les armes à feu sont devenues banales. Mais que se passe-t-il dans ces quartiers, et pourquoi en arrive-t-on là ? Regard sur un problème systémique.

« Pensons aux raisons, parce que ceux qui ont fait l’acte, ce sont des enfants d’une famille – ils ont une maison, des parents ; ils ne sont pas nés avec une arme », dit l’intervenante Najat Boughaba devant une centaine de citoyens réunis à l’intersection où la jeune Meriem a été tuée par balle. La foule acquiesce. Dans les interventions, l’exclamation « C’est pas normal ! » se répète au sujet de l’accès facile aux armes dans le quartier.

« Ce qui finissait d’habitude par les mains finit maintenant par les armes »

C’est l’intervenant du Forum Jeunesse de Saint-Michel Mohamed Mimoun qui, profondément peiné par la mort de l’adolescente, a organisé la vigile. Depuis deux ans, il remarque qu’il y a des armes qui circulent parmi les jeunes – « des jeunes lambda, qui n’ont rien à voir avec les gangs de rue », dit-il. 

« L’accès aux armes est devenu très facile, et c’est connu parmi les jeunes qu’il y a des voies que tu peux prendre pour avoir une arme. C’est devenu banal, et le fait que ce soit devenu banal, ça crée une peur chez certains, qui se disent : “Si les autres, ils ont des armes, moi aussi, je veux en avoir une” », explique Mohamed. « Avant, il fallait que tu sois membre d’un gang – c’était rare, c’était pas possible –, maintenant, si tu veux une arme, tu peux facilement en trouver une pour 900 $ », ajoute-t-il. Plusieurs jeunes se procurent ainsi des armes pour se protéger et les sortent à la moindre querelle, nous confie l’intervenant dans un petit local de la rue Jarry, alors que des jeunes du Forum Jeunesse du quartier suivent un cours sur l’écriture. « Ce qui finissait d’habitude par les mains finit maintenant par les armes », se désole-t-il. 

Quelques jours plus tard, après les classes, au deuxième étage d’un immeuble, on retrouve des jeunes du Forum Jeunesse de Saint-Michel dans une radio communautaire, où ils préparent des émissions, des chansons, des poèmes sur l’identité, le profilage racial, etc. – bref, les sujets qui les allument. 

Attablés dans le studio de leur radio, Philippe Thermidor et Ali Idres, âgés respectivement de 26 et de 25 ans, nous en parlent en compagnie d’Asma Mokhtari, 19 ans, et de Fatima Latifa, 17 ans, qui se joignent à nous sur Zoom. Le décès de Meriem à 18 h seulement, devant une boulangerie du quartier, les a secoués. « On ne peut plus marcher dans la rue avec sécurité. Tu marches dehors et tu ne sais pas ce qui va t’arriver », note Fatima. À l’école secondaire et dans leur entourage, ils entendent parler d’armes. « Je ne connais pas de gens qui s’en procurent, mais j’entends ça. Ils ne vont pas nous dire comment ils les ont eues, on sait juste qu’ils les ont », explique l’étudiante. Ceux qui en ont, « c’est pour le clout », pour impressionner, nous dit le groupe. Fatima pense que cette question n’est pas assez abordée dans l’espace public. Asma est d’accord. « J’ai déjà eu des témoignages d’amis. Certains ont vu des armes pour la première fois de leur vie en secondaire 1. Souvent, ils ne veulent pas avoir d’arme, mais ils préfèrent en avoir une pour se sentir protégés contre ceux qui en ont », poursuit Asma. Ce qui la préoccupe, c’est la raison de cette tendance dans son quartier. 

« On demande des crayons, pas des armes à feu !»

« Les jeunes ne vont pas aller chercher des armes en Algérie ou en Haïti pour les rapporter ici. C’est sur le territoire qu’on est confronté à ça. C’est un fléau qui nous ronge à l’interne », renchérit l’étudiant en littérature et garde de sécurité Philippe Thermidor. « Nous, les jeunes, quand on se réveille le matin, on ne prend pas une arme, on prend le crayon pour écrire. On demande plus de crayons, plus de cahiers, c’est pas des armes à feu qu’on demande ! » s’indigne-t-il en évoquant la stigmatisation des jeunes du nord-est de Montréal. Une stigmatisation qui crée chez les jeunes de ces quartiers un sentiment d’insécurité face à l’avenir. « Des fois, les choses qu’on vit dans nos quartiers nous font penser qu’on n’a pas vraiment la même chance que les autres, explique l’homme de 26 ans. À Montréal-Nord, un jeune de 16 ans éprouve le besoin d’aller travailler, car il n’y a pas de sécurité financière, donc il doit se débrouiller très tôt dans la vie, il doit survivre : il arrive dans une société où ce mode de vie lui est imposé. » 

Par ailleurs, pour certains, décrocher un emploi payant est une chose qui relève de l’exploit, surtout lorsqu’on est persuadé qu’on ne pourra pas se sortir de ce cycle de la pauvreté et qu’autour de soi, on voit ses parents dans la précarité et qu’on est exposé à d’autres possibilités, plus faciles. Philippe Thermidor nous raconte ainsi qu’au secondaire, une de ses amies, qui avait alors 17 ans, lui avait confié qu’elle se prostituait. « J’ai reçu ça comme un coup de poing, ça m’a détruit de l’intérieur. À son âge, elle sentait qu’elle était obligée de se débrouiller par elle-même. Donc, l’enfant, très jeune, se sent responsable de se prendre en main. S’il y avait plus de ressources dans les organismes de quartier, ça pourrait un peu compenser. »

« C’est pas juste de prendre une arme, il y a tout un processus avant de prendre une arme », résume-t-il. 

S’attaquer au problème à la source

Ali Idres, originaire de la même ville algérienne que Meriem Boundaoui – Béjaïa –, a vécu le meurtre sur le plan émotionnel. Il a beaucoup à dire. « Depuis deux ou trois ans, pour une partie de la jeunesse, les armes font partie d’une idéologie », dit-il, ajoutant que plusieurs s’en procurent sur Internet et sans permis. Considérant la surveillance policière accrue, Ali craint que la guerre contre les armes à feu ne devienne une guerre contre les quartiers populaires. « Pourquoi y a-t-il des gangs de rue ici et pas à Westmount ?» demande-t-il. Il aimerait qu’un travail de fond soit réalisé sur le crime organisé et le trafic des armes à feu à Montréal. « On va montrer du doigt le jeune noir et le jeune arabe, mais d’où viennent-elles, ses armes ? Il y a toute une industrie derrière. » 

Pour contrer ce fléau, Ali souhaite qu’on s’attaque au problème à la source. D’après lui, si plusieurs jeunes se procurent des armes, c’est par colère. Une colère qui vient de l’exclusion sociale. « On n’est pas dans la logique du “On veut quelques droits pour les Arabes et les Noirs, soyez gentils, intégrez-nous dans vos grandes compagnies”. Pour moi, ce n’est pas ça, le modèle ! Je ne veux pas ça pour nous, je veux un changement complet ! », tonne-t-il. 

Un système qui ne fonctionne pas

Le chercheur en sécurité urbaine Leslie Touré Kapo a travaillé dans des quartiers populaires en France et au Québec. « Ce à quoi on fait face aujourd’hui, c’est des réponses inappropriées à des problèmes qui sont soulevés depuis plus de 10 ans », nous dit-il. D’après lui, pour contrer le problème des armes, il faut s’attaquer aux questions de pauvreté et de sécurité. Le chemin vers les armes à feu ou la délinquance, il se dessine dans le schéma école-famille-rue, poursuit-il. « Face aux dysfonctionnements de l’école et de la famille, la rue va fonctionner. C’est un schéma sociologique très classique. Et dans la rue, il peut y avoir tout. » D’après Leslie Touré Kapo, il faut s’investir dans la sortie des écoles. Dans le nord-est de Montréal, plusieurs établissements scolaires se déresponsabilisent des jeunes après la fin des classes, les laissant à eux-mêmes. « Mais qui est responsable de la sortie des écoles ? Si c’est la police, ça risque de dégénérer très rapidement, explique le chercheur de l’INRS. Mettre en place des moyens de répression à court terme, on sait que ça produit plus d’insécurité. » 

« C’est des circonstances, c’est pas un ADN » 

Mohamed Mimoun à la radio du Forum Jeunesse de Saint-Michel
Photo: Pablo Ortiz

C’est cette responsabilité à l’égard des jeunes après les classes qui interpelle Mohamed Mimoun. L’intervenant tente d’aider les adolescents, qui peuvent être vulnérables face à la délinquance. Par le biais des programmes du Forum Jeunesse, il les aide à développer leur estime de soi et leur autonomie, tout en les invitant à faire du bénévolat. Et ça fonctionne, comme en témoigne, entre autres, Philippe Thermidor. « J’ai grandi dans des endroits où j’ai été exposé à ça. Est-ce que j’ai été tenté ? Oui, mais est-ce que j’ai été là-dedans ? Non, parce que mes implications ne m’ont pas donné le temps d’aller dans des trucs chelous », nous dit celui qui fait partie du Forum Jeunesse depuis le cégep.

Pour M. Mimoun, c’est avec les adolescents qu’il faut travailler pour contrer la tentation des armes à feu et de la délinquance. « Le bout qu’on est en train de rater, c’est entre 14 et 17 ans. C’est là qu’on comprend la raison de certaines situations de pauvreté et d’exclusion. » D’après lui, il n’y a pas assez d’accompagnement dans la construction identitaire des jeunes des quartiers populaires.

« Il faut travailler sur ce besoin de se sentir quelqu’un en ayant une arme. T’as pas besoin d’une arme pour te sentir quelqu’un, tu peux devenir une très bonne personne et connaître beaucoup de réussite autrement. Malheureusement, il y a des jeunes qui ne croient pas à ça. » Cette croyance est aussi le résultat d’une pression sociale. « Tu vas créer ta propre loi, ton propre fonctionnement, quand tu vois que le fonctionnement du système ne t’intègre pas, ne reconnaît pas tes chances de réussir. Et c’est ce que je vois. Un fossé existe entre ce que ces jeunes-là rêvent de faire et le reste, y compris avec leurs parents, le milieu communautaire, les institutions. » 

« C’est des circonstances, c’est pas un ADN », rappelle M. Mimoun. 

Moderniser le milieu communautaire

D’après l’intervenant, il ne faut pas seulement des moyens, mais aussi des approches adaptées à la réalité des quartiers. Si le milieu communautaire priorise les besoins essentiels des nouveaux arrivants, la nouvelle génération a d’autres besoins. « Le milieu communautaire fait les mêmes erreurs que l’école. Il n’y a aucun endroit où ces jeunes se sentent accueillis. Si on veut les aider, il ne faut pas mettre de règles. On a des organismes qui ne veulent pas dealer avec des jeunes qui vivent certains problèmes. Mon défi, c’est de les aider. Quand ils sont dans un endroit sécuritaire, c’est cette intelligence et cette fragilité qu’ils essaient de cacher qui vont se voir. » 

Des constats que partagent les jeunes du Forum. « Si t’as quelque chose à faire, je ne pense pas que tu vas traîner et que tu vas penser à explorer ce chemin », estime pour sa part Fatima. « Quand les jeunes sont comblés, ils ne pensent pas à ça », ajoute Asma. Quant à Ali, il demande plus de culture pour les jeunes des quartiers. 

NOTE : La semaine prochaine, La Converse vous proposera le deuxième article de sa série sur les armes dans les quartiers du nord-est de Montréal. Nous découvrirons à cette occasion pourquoi, dans un tel contexte, le recours à la répression, loin d’être une solution, est en fait un facteur aggravant. Abonnez-vous à notre infolettre pour ne rien manquer. Si vous avez des commentaires, des préoccupations ou des suggestions sur cette question, n’hésitez pas à nous écrire à [email protected]