Une clinique de vaccination sans rendez-vous, à Parc-Extention, Montréal. Photo: Ruby Pratka
Photo: Ruby Pratka

Depuis quelques mois, les vaccins contre la COVID-19 sont sur toutes les lèvres au Québec. Les autorités sanitaires martèlent que la vaccination de masse est le seul moyen de venir à bout de la pandémie. Est-elle pourtant accessible à tous ?  

Il est 12 h 30, mardi après-midi, et Rose Ngo Ndjel court dans tous les sens. La file des gens qui font la queue pour la distribution de nourriture s’allonge devant le centre William-Hingston, à Parc-Extension. « Il faut attendre parce que le camion est en panne ! » crie Mme Ngo Ndjel, directrice de l’organisme Afrique au Féminin. Chaque semaine, elle supervise la distribution alimentaire dans le quartier. D’une voix dynamique, elle répète tout en anglais. Des intervenants de la table de quartier locale passent le mot en hindi, en punjabi et en grec. La foule attend patiemment ; des enfants jouent et des aînés prennent des nouvelles de leurs voisins pendant que des membres de la table de quartier distribuent des masques. La file, qui compte une centaine de personnes, est à l’image de la diversité du quartier. Certains, qui sont demandeurs d’asile, sont arrivés à Montréal dans les derniers mois ; d’autres sont nés dans la métropole. 

Depuis quelques semaines, il y a également de nouvelles venues. Deux travailleuses sociales du CLSC local font la promotion de la vaccination dans plusieurs langues avec l’aide des jeunes interprètes de la table de quartier. Elles répondent aux nombreuses questions des résidants : « Oui, toute personne âgée de 18 ans et plus est admissible maintenant. Il y aura une infirmière qui pourrait vous parler des effets secondaires », dit l’une d’elles. « Non, ce n’est pas nécessaire d’avoir une carte d’assurance maladie. La vaccination est pour tout le monde », répond l’autre.

Une file d’attente se forme devant le centre William-Hingston, à Parc-Extension.

Un système de soins « universels » 

« Au début de la crise, il y avait vraiment beaucoup de barrières à l’accès au dépistage et aux soins pour les personnes sans-papiers », explique Jill Hanley, cofondatrice du Centre des travailleurs immigrants (CTI), un organisme montréalais qui défend les droits des travailleurs immigrants. « J’ai été agréablement surprise de voir à quel point on a agi rapidement pour rendre le dépistage, les soins liés à la COVID et la vaccination gratuits pour tous. » Elle ajoute que le niveau de collaboration qu’elle observe entre les autorités sanitaires et le milieu communautaire est effectivement sans précédent : « On n’a pas autant travaillé ensemble dans le passé, parce qu’avant la pandémie, il n’y avait pas le même besoin ! »     

Le Canada est souvent primé pour les soins de santé dits universels. Or, en pratique, ces soins ne sont couverts que pour les personnes détentrices d’une carte de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). Les personnes sans statut, les demandeurs d’asile, les personnes arrivées au pays il y a moins de trois mois et les étudiants étrangers ainsi que de nombreux travailleurs temporaires n’ont pas ce privilège. À l’échelle canadienne, plus d’un million de personnes n’ont pas droit à une carte d’assurance maladie ou sont à risque de la perdre, selon le Migrant Rights Network, un réseau pancanadien d’organismes de défense des droits des travailleurs migrants qui demande l’accès au statut de résident permanent pour tous. 

La pandémie, toutefois, a amélioré l’accès aux soins de santé pour les personnes à statut précaire. En Ontario, les soins de santé sont gratuits pour tous depuis un an. Au Québec, l’élargissement de l’accès est plus modeste, mais le dépistage, les soins de santé liés à la COVID-19 et la vaccination sont en effet gratuits pour tous. « La vaccination est offerte à tous, sans frais et sans égard au statut, et ce, tant pour les vaccins inscrits au programme québécois d’immunisation que pour les vaccins offerts dans le cadre des campagnes de vaccination spéciales, comme c’est le cas pour la COVID-19 », indique le ministère de la Santé et des Services sociaux. 

Pas de RAMQ, pas de vaccin ? Faux.

« Une personne qui n’a pas de carte d’assurance maladie peut bel et bien se faire vacciner, précise Noémie Vanheuverzwijn, porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux. Elle indique qu’il faut fournir sa date de naissance, mais qu’il n’y a aucune obligation de la prouver avec une pièce d’identité. « L’objectif de la campagne de vaccination est de vacciner le plus grand nombre de Québécois possible afin de réduire l’incidence de la COVID-19, indique Mme Vanheuverzwijn. C’est, à ses dires, la raison pour laquelle la campagne de vaccination ne doit pas exclure les personnes sans carte d’assurance maladie. Elle ajoute que les renseignements fournis dans un centre de vaccination ne sont en aucun cas partagés avec le gouvernement fédéral. 

« J’ai entendu dire qu’il faut avoir une preuve d’âge, mais je peux sûrement montrer mon passeport ou quelque chose », dit Mamadou, qui ne possède pas de carte d’assurance maladie. Le demandeur d’asile guinéen, qui travaille dans la construction, souhaite se faire vacciner. C’est grâce aux intervenants du CTI qu’il connaît maintenant la marche à suivre. Il n’a pas encore pris rendez-vous. 

L’identification, un obstacle à la vaccination  

Bien que la vaccination soit offerte à tous, plusieurs barrières se dressent pour ceux qui ne possèdent pas de carte d’assurance maladie. Sur 12 pharmacies du Grand Montréal qui offrent la vaccination contre la COVID-19 contactées au hasard, seulement 3 ont indiqué qu’il n’était pas nécessaire de présenter une pièce d’identité. Trois autres ont exigé une pièce d’identité quelconque, et trois ont répondu ne pas savoir comment procéder. Une pharmacie a demandé qu’un numéro d’assurance sociale soit fourni. Enfin, dans deux pharmacies, il n’a pas été possible de parler directement à quelqu’un.

« Le problème qui demeure est que les gens doivent s’identifier », note Pénélope Boudreault, directrice nationale de Médecins du Monde Canada (MDM) basée à Montréal. Elle explique que, même s’ils possèdent une pièce d’identité, plusieurs craignent de s’identifier en raison de leur statut. « Dans les centres de vaccination de masse, il y a quand même des brèches dans le protocole – des employés vont demander la carte de la RAMQ ou simplement poser beaucoup de questions, ce qui risque de faire fuir des gens. » Elle affirme avoir reçu des appels de personnes qui se sont fait refuser l’accès à la vaccination, mais précise que ceux-ci sont plus rares que les cas de refus de dépistage au début de la pandémie. Pour aider à répondre au problème, Médecins du Monde et CoVivre, un programme d’intervention d’urgence, produisent des documents de preuve d’identité spécifiquement pour la vaccination. « Malgré nos efforts, je ne peux pas garantir à 100 % que ces documents vont fonctionner », se désole Pénélope Boudreault. 

La vaccination de proximité 

Une solution potentielle est la mise sur pied de cliniques sans rendez-vous éphémères, organisée par les CLSC locaux et les organismes communautaires. Les gens peuvent s’y faire vacciner dans un environnement sécurisant et accessible. Selon plusieurs intervenants, ces cliniques sont plus attrayantes que les centres de vaccination de masse pour la clientèle vulnérable.  

« Au début de la vaccination, on m’a invitée à visiter un centre de vaccination de masse sur le campus MIL de l’Université de Montréal. La communauté de Parc-Extension ne s’y trouvait pas », se désole Rose Ngo Ndjel.

« Ce sont des gens qui marchent, et quand c’est trop loin, ils n’y vont pas », explique l’intervenante. « Mais quand le CLSC a organisé une clinique éphémère ici, toutes les doses se sont envolées », raconte-t-elle, si bien que, dans la file d’attente devant le centre William-Hingston ce mardi matin, environ trois quarts des adultes avaient déjà été vaccinés. 

Ousseynou Ndiaye est directeur de l’organisme Un itinéraire pour tous, à Montréal-Nord. Il insiste sur la nécessité des centres de vaccination locaux, avec la participation des intervenants communautaires. Il considère que la mise sur pied de cliniques éphémères accessibles, combinée aux efforts des employés du milieu communautaire qui communiquent avec les citoyens et les accueillent sur les sites de vaccination, devrait être « payante » à long terme. 

« Les cliniques éphémères sont efficaces, parce qu’on prend le temps de parler à tout le monde, poursuit-il. C’est exigeant, mais ça marche. Nous appelons tout le monde, nous envoyons des messages WhatsApp ; on les rassure, on a même des bénévoles qui peuvent conduire des personnes aux centres. » Une fois sur place, les participants sont encadrés par des intervenants qui les connaissent et qui parlent leur langue. M. Ndiaye réitère qu’il n’y a aucune présence policière près de ces cliniques. « On informe les autorités quand on organise un évènement mais sur place, il y a seulement nous, les gens de l’arrondissement et les vaccinateurs, dit-il. Personne ne va te demander tes papiers. »

La clinique de vaccination sans rendez-vous à Extension a créé l’engouement auprès des gens du quartier.

La confiance contre la résistance

M. Ndiaye et ses collaborateurs ont passé de longues heures au téléphone pour persuader des résidents du quartier à se présenter dans une clinique éphémère. Un récent sondage mené par l’organisme relève que seulement 37 % des répondants ont indiqué qu’ils iraient se faire vacciner le plus tôt possible. La majorité de ceux qui hésitaient voulaient voir quels effets la vaccination avait sur les autres avant de recevoir un vaccin. « On ne sent pas un grand engouement pour la vaccination. Beaucoup de gens ne font pas confiance aux vaccins », reconnaît M. Ndiaye. Sur 63 appels effectués, à peine 5 interlocuteurs lui ont confirmé qu’ils iraient se faire vacciner. 

Selon lui, la méfiance est en partie due aux compagnies pharmaceutiques elles-mêmes, qui ont réalisé des essais cliniques parfois douteux dans plusieurs pays d’Afrique et des Caraïbes. Au printemps 2020, le cafouillage autour d’un site de dépistage de la COVID-19 à Montréal-Nord, démantelé seulement quelques jours plus tard sous prétexte qu’il s’agissait d’une étude, n’a pas aidé à corriger ce sentiment. Les révélations sur les rares cas de thromboses liés au vaccin AstraZeneca ont également été un coup dur. « Les gens disent qu’ils ne veulent pas être des cobayes », résume M. Ndiaye. Il appelle les autorités à faire davantage de sensibilisation auprès des églises et des mosquées du quartier, et à comprendre que gagner la confiance de quiconque prend du temps.

Certains travailleurs migrants hésitent cependant à se faire vacciner pour d’autres raisons. Jill Hanley, du CTI, ne reçoit presque plus d’appels de gens qui se méfient du vaccin. « Maintenant, des gens ont peur de se faire vacciner parce qu’ils ne veulent pas manquer une journée de travail en raison des effets secondaires. Ce n’est pas agréable de porter des boîtes toute la journée dans un entrepôt si on est fatigué et qu’on a mal au bras », évoque-t-elle. Le prix à payer peut être catastrophique en cas d’absence. « Si tu travailles pour une agence et que tu manques une journée de travail, on te remplacera. » Le CTI est actuellement en pourparlers avec des employeurs et la santé publique pour mettre sur pied dans certains lieux de travail des cliniques de vaccination éphémères qui seront ouvertes le vendredi soir pour permettre aux travailleurs de récupérer pendant la fin de semaine. 

Préparer l’avenir  

Pour plusieurs nouveaux arrivants et personnes à statut précaire, l’idée de se faire vacciner pour protéger leurs proches de la COVID-19 prime. « On nous dit : “Aimez-vous les uns les autres”, et se faire vacciner pour se protéger est dans cet esprit », dit Marie Mbodji, une réfugiée congolaise nouvellement arrivée qui vit à Parc-Extension. Elle s’est déjà fait vacciner. « C’est la seule façon de retourner à une vie normale », ajoute Mamadou, qui compte se faire vacciner dès que possible. Il a hâte de retrouver ses amis. 

Jill Hanley et Pénélope Boudreault espèrent que la pandémie rapprochera le Québec d’un réel système de soins de santé universel. « Dans la dernière année, on a vu une grande ouverture pour l’élargissement du droit aux soins de santé au Québec, note Jill Hanley, qui croit qu’il faut que la tendance se généralise. Si on donne accès aux soins à tout le monde, sans barrières et sans peur, on n’aura pas à faire tout ce travail. La confiance sera déjà là lors de la prochaine crise. »