La mosquée Assahaba a été attaquée le 5 avril dernier, une enquête est toujours en cours. Des membres de la communauté se questionnent sur la sécurité policière dans les lieux de culte.
Photo: Pablo Ortiz
Marine Caleb  » 
mai 14, 2021

Les horreurs qui se produisent à Jérusalem et Gaza ont perturbé les prières du ramadan. Au lendemain de l’Aïd el-Fitr, la dernière rupture du jeûne a un goût amer pour les musulmans. Près de 8 000 km plus loin, au Québec, ces atrocités ravivent des blessures. La situation n’est pas comparable, mais les lieux de culte sont souvent menacés. Et pratiquer sa foi continue d’être une source de peur.

Le lundi 5 avril 2021, un jeune homme cagoulé se présente devant la mosquée Assahaba, un petit établissement niché au cœur du Petit Maghreb, dans le quartier Rosemont. Armé d’un pistolet à air comprimé, il tire 11 coups sur les murs et les fenêtres. À l’intérieur, un professeur enseigne l’arabe à 11 étudiants. Il n’y a aucun blessé, mais les marques de l’attaque sont visibles sur la façade. La scène a été filmée par des caméras de sécurité. « Parmi ceux qui fréquentent la mosquée, beaucoup sont traumatisés », raconte Yusuf Faqiri. Le lendemain de l’attaque, il est venu prier. C’est ainsi qu’il a pris connaissance des événements.

« Normalement, un lieu de culte est un lieu où les gens vont se recueillir, se reconstituer ; c’est un lieu de paix. Ce doit donc être un lieu sécuritaire pour toutes et tous », tonne Samira Laouni sur le trottoir devant la mosquée, lors d’une vigile organisée quelques jours après l’attaque. Une vigile discrète qui n’a attiré que quelques élus de l’opposition. 

En octobre dernier, cinq mosquées ont été la cible d’attaques en l’espace de quelques jours. Il ne s’agit pas des seuls établissements à avoir été vandalisés. En janvier, des croix gammées ont été dessinées sur les murs de la synagogue de la Congrégation Shaar Hashomayim, à Westmount. 

Aujourd’hui, pour les communautés qui les fréquentent, ces refuges sont menacés. Et ces attaques sont loin d’être des actes isolés. « Souvenons-nous de l’attentat de Québec. Il y avait eu d’autres agressions avant le 29 janvier 2017 », rappelle M. Faqiri. S’unissant pour assurer leur sécurité, les communautés culturelles et religieuses du Québec demandent que les crimes haineux commis contre les lieux de culte cessent. 

Se protéger soi-même

Quatre ans après l’attentat meurtrier, tout est fermé et surveillé à la mosquée de Québec. Il y a de nombreuses caméras, et seuls ceux qui possèdent une puce individuelle unique peuvent entrer dans l’établissement. Grâce à des levées de fonds et à la mobilisation de la communauté, la mosquée et ses alentours sont protégés. Ceux qui surveillent le centre le font bénévolement. « Ils le font en sachant que c’est la maison de Dieu et que c’est un lieu de quiétude », raconte M. Benabdallah. Ces mesures rassurent la communauté qui fréquente la mosquée. « Ils peuvent prier en paix. Ça permet aux gens de respirer. Et plus on est serein, plus on progresse », poursuit-il.

« On ne veut pas vivre dans des forts retranchés éternellement », reconnaît cependant Boufeldja Benabdallah. Un lieu de culte est censé être « ouvert, chaleureux et accueillant ». 

Solidarité 

Il n’y a pas que les mosquées à être touchées par les actes haineux. De plus en plus, les communautés religieuses s’unissent face à ces attaques. Cela a été le cas en septembre 2020 à Toronto. Un homme a été tué devant une mosquée dans le quartier Rexdale. Vingt-cinq groupes de la société civile ont alors rédigé et envoyé une lettre au premier ministre Justin Trudeau. Ils lui demandent un plan d’action pour faire face à l’augmentation du nombre de suprémacistes blancs et de néo-nazis qui agressent des membres des communautés minoritaires au Canada. Parmi les signataires, on trouve la World Sikh Organization et le Centre for Israel and Jewish Affairs. 

L’attaque du 5 avril dernier contre la mosquée de Rosemont a suscité la même solidarité. Le rabbin Michael Whitman était présent à la vigile, qui avait lieu quelques jours plus tard, pour soutenir ses compatriotes. M. Whitman se sent particulièrement proche des enjeux de la communauté musulmane. « Les deux communautés sont vulnérables, et le même genre de comportement est permis », regrette-t-il.

Pour lui, l’attaque du 5 avril n’est pas à prendre à la légère. Les actes haineux commis contre les lieux de culte affectent le sentiment de sécurité, mais ravivent aussi le sentiment de rejet que vivent les communautés. 

Dans sa synagogue de Hampstead, M. Whitman a lui aussi mobilisé sa communauté afin de prévenir les attaques. Il croit avoir réussi à trouver l’équilibre entre sécurité et accueil, entre lieu protégé et lieu ouvert. À l’entrée, tous les sacs sont fouillés. « Même le mien, pour voir si personne n’a d’arme », souligne-t-il. Chacun est accueilli chaleureusement, et les fidèles se sentent ainsi en sécurité pour pratiquer leur foi. 

Vers l’harmonie sociale 

Le rabbin Whitman, comme Boufeldja Benabdallah, demande des solutions concrètes pour résoudre cet enjeu. « Je pense qu’il faut gérer le fond du problème. Il faudrait favoriser les rencontres interculturelles, car certaines personnes ne se sentent pas forcément concernées ou proches de notre réalité », expose-t-il. Il s’applique à sensibiliser la population, notamment en organisant des formations et des événements pour les jeunes et les moins jeunes. 

Une idée soutenue par la militante Samaa Elibyari, elle aussi présente à la vigile. La solution passe par un discours politique inclusif, et par la promotion du partage, selon elle. « Nous voulons une société où tout le monde a sa place et vit en paix », poursuit-elle d’une voix douce, mais ferme. Les préjugés comptent pour beaucoup dans la perception des communautés religieuses. 

Une loi à revoir ?

On estime que de 10 % à 30 % des actes haineux sont déclarés à la police. Parmi ceux qui le sont, peu sont jugés ou condamnés, mais impossible de connaître les chiffres exacts, le SPVM assurant ne pas avoir de telles données. Cette situation n’encourage guère les communautés à dénoncer. « C’est extrêmement compliqué, pour les victimes, de porter plainte », regrette Denise Helly, professeure étudiant les crimes haineux à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).  

« La loi permet difficilement aux plaintes de devenir des enquêtes. Et donc, les victimes ne se plaignent pas, si bien qu’on sous-estime le problème. On tourne en rond », dénonce Mme Helly. Elle y voit une situation similaire à celle des victimes d’agressions sexuelles qui peinent à obtenir justice dans le système actuel.

S’il n’existe pas de chiffres sur le nombre des attaques contre les lieux de culte, Mme Helly note une recrudescence de celles-ci. Un phénomène qui est loin de se limiter au Québec : « Ça fait longtemps que ça arrive en France, par exemple. C’est plus facile d’attaquer un lieu de culte qu’une personne. » 

Quel rôle pour la police ? 

Comme pour les agressions sexuelles, il faut rétablir la confiance des communautés religieuses envers la police. « On travaille à se rapprocher des communautés, surtout par le biais des postes de proximité, qui sont ceux qui recueillent le plus les signalements », explique Marie-Claude Dandenault, cheffe de la Division de la prévention et de la sécurité urbaine du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Elle est à la tête du module Crime haineux et incidents à caractères haineux du SPVM. 

Une unité utile, selon Mme Helly, qui pense qu’il faut de l’empathie et une formation particulière pour recueillir des plaintes à la suite de crimes haineux commis contre des lieux de culte.

« Maintenant, il faut arrêter de croire que la police peut tout résoudre », déclare Mme Helly. Elle affirme que la police ne peut pas vraiment réduire le nombre de crimes haineux et ne peut pas faciliter l’accès à la justice. Que faire pour y parvenir ? « Une autre solution passe par les discours publics. Une coalition interreligieuse rendrait les choses plus faciles pour les communautés », expose-t-elle. 

Un plan de prévention

Le 19 avril dernier, la Ville de Montréal adoptait une motion pour renforcer le module du SPVM contre les actes haineux. Parmi les mesures votées, signalons celle relative à une  plus grande transparence sur les statistiques et les recours possibles pour les victimes d’incidents et de crimes haineux. Des mesures déjà appliquées par les services de police de Vancouver et de Toronto. 

Par contre, à en croire la communauté musulmane de la Ville Reine, l’existence de l’Unité de lutte contre les crimes haineux du Service de police de Toronto n’a pas amélioré la sécurité des lieux de culte et des fidèles.

« Il y a des attaques répétées contre des mosquées. La police aide à trouver les agresseurs, mais il manque un plan pour empêcher que cela arrive », rapporte Fatema Abdalla, responsable des communications du Conseil national des musulmans canadiens (CNMC). Elle souhaite que les attaques cessent et que tous puissent être en sécurité. Pour elle, le problème se trouve du côté des organisations de suprémacistes blancs et d’extrême droite.

Empêcher les agresseurs d’agresser (plutôt que d’aider les victimes à se protéger)

Louis Audet Gosselin travaille à prévenir la radicalisation. Au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), on veut prévenir ces actes haineux et sensibiliser les corps de police, mais aussi la population. 

« Pour ne pas laisser le fardeau de la dénonciation aux seules communautés, on organise des partenariats avec les communautés juives et musulmanes du Québec pour des actions communes », détaille M. Audet Gosselin. Une manière de créer le dialogue, comme le recommande Denise Helly. 

Mais cela doit aller plus loin, selon M. Audet Gosselin : « Il faut tisser des liens. Les communautés doivent avoir l’impression que les institutions sont derrière elles. » 

Et du côté des agresseurs ? « Le but est d’avoir accès à ces personnes le plus tôt possible, avant qu’elles ne passent à l’acte. On propose un accompagnement communautaire pour les individus en radicalisation », explique-t-il. Le centre se propose aussi d’aider les proches d’une personne qui se radicalise. 

Quelle réponse du gouvernement ?

Interrogé sur la réponse du gouvernement pour faire cesser les actes haineux contre les lieux de culte, le ministre responsable de la lutte contre le racisme Benoit Charette s’est dit préoccupé, mais est toutefois resté vague. Il a évoqué un financement pour la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent, un projet mené avec Geneviève Guilbault, ministre de la Sécurité publique, et des rencontres interculturelles gérées par le ministère de l’Immigration.

Du côté du ministère de la Sécurité publique Canada, la réponse est plus brève. La porte-parole Magali Deussing mentionne seulement l’existence d’une aide financière offerte, entre autres, aux lieux de culte pour installer des caméras, un système d’alarme ou des clôtures. Cependant, ce fonds n’est pas connu de tous, et ce n’est pas tout le monde qui sait comment l’utiliser, explique Fo Niemi, du Centre pour la recherche-action sur les relations raciales (CRARR).

Pour Fatema Abdalla, du CNMC à Toronto, l’action doit être plus forte. Elle attend que les gouvernements condamnent les groupes suprémacistes blancs, qui sont majoritairement en cause. « Ils sont toujours actifs, il faut les démanteler, car ils attaquent aussi d’autres communautés. »

À la vigile, les membres des différentes communautés étaient unanimes : l’harmonie sociale de tous les Québécois et Québécoises, peu importe leur foi ou leurs origines, doit être protégée. Pour eux comme pour Denise Helly, cela passe par un discours politique inclusif, qui reconnaît les problèmes systémiques dont souffrent les communautés religieuses et culturelles du Québec. 

Pour aller plus loin…

Le gouvernement provincial n’a toujours pas commenté l’attaque du 5 avril. Les communautés attendent toujours une réaction. Le ministre Benoit Charette, responsable de la lutte contre le racisme, nous a partagé sa réaction par écrit : « Nos pensées sont avec le Centre communautaire islamique de l’Est de Montréal ainsi que toute sa communauté. Ces gestes sont déplorables, inacceptables, et il est fondamental de les condamner. Le racisme au Québec, c’est tolérance zéro. »

Crime ou incident haineux, quelle différence ? Si on peut porter plainte à la suite d’un crime, les incidents comme les insultes ou les gestes ne sont pas punis par la loi. « Une insulte peut rapidement mener à un crime, la limite est fine,  explique Marie-Claude Dandenault, à la tête du module du SPVM. L’incident ne se rendra pas en cour, car ce n’est pas criminel, mais on va procéder à une enquête, comme c’est le cas pour un crime. »Nous vous invitons à signaler les actes haineux, qu’ils soient criminels ou non, à la police en composant le  911, et ce, même en cas d’incertitude.

Le CPRMV recueille les questions, écoute les témoignages d’actes haineux et propose un accompagnement. Cela est possible en remplissant un formulaire ou en téléphonant au 514.687.7141 #116 et au 1 877.687.7141 #116

Le Conseil national des musulmans du Canada propose une trousse de sécurité pour la communauté musulmane.

Un fonds fédéral existe pour sécuriser les lieux de culte. Il s’agit du Programme de financement des projets d’infrastructure de sécurité pour les collectivités à risque.