Nancy Olivier-MacKenzie
Photo: Pablo Ortiz
Christelle Saint-Julien  » 
février 25, 2021

À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, La Converse s’entretient avec Nancy Oliver-MacKenzie. Originaire de la communauté historique noire de la Nouvelle-Écosse, ancrée dans la région depuis le 17e siècle, Montréalaise depuis plus de 50 ans, elle se dédie au partage et à la préservation de pans de l’histoire souvent méconnus. 

Nancy Oliver-Mackenzie se lève tôt. « Je peux dormir et me lever quand je veux, mais j’aime bien aller à la fenêtre et observer le ciel avant le lever du soleil », la doyenne décrit ainsi sa vie à son domicile de Notre-Dame-de-Grâce, où elle vit seule, mais bien entourée. Maintenant à la retraite, l’ancienne enseignante et organisatrice communautaire n’est pas près de ralentir. Ce qui l’allume, c’est la découverte de l’histoire, une histoire familiale qui remonte jusqu’à l’esclavage des années 1800, ou encore l’histoire des Noirs oubliée de sa ville d’adoption, Montréal.

Sur les traces de ses ancêtres 

« Lorsque ma mère est décédée en 1991, j’ai hérité d’un album de photos de famille que je n’avais jamais vu », raconte-t-elle. Ces images, dont certaines remontent aux années 1920 et 1930, font état de la vie de l’époque en Nouvelle-Écosse. « Elles racontent une histoire merveilleuse », témoigne Nancy. « Je veux les numériser pour les préserver et partager cette histoire. » C’est là l’un de ses nombreux projets. 

Cet album l’a lancée à la découverte de ses origines, un travail de longue haleine qui lui demande énormément de temps et de travail. À chaque séjour dans sa province natale, Nancy fouille les archives et les registres, et déchiffre les documents sur microfilms. C’est ainsi qu’elle a découvert Moses, son arrière-arrière-grand-père paternel. Lui et sa famille, qui étaient des esclaves, ont fui le Maryland pour la Nouvelle-Écosse durant la Guerre anglo-américaine de 1812. « Il travaillait sur une plantation de tabac. Avec sa femme, une esclave domestique, et leur fille de 14 mois, il a pris un bateau vers la Nouvelle-Écosse. Ils se sont installés près d’Halifax. La suite appartient à l’histoire », raconte Nancy. 

La vie était d’abord périlleuse dans les Maritimes. « Ils ont obtenu des terres sur lesquelles il était difficile de cultiver quoi que ce soit. Ils ont lutté pendant plusieurs générations avant de réellement faire plus que survivre. » Elle partage une réflexion qui lui a traversé l’esprit le matin même de notre conversation : « J’aimerais que les gens puissent comprendre combien de pionniers il y a eu dans notre histoire, ce qu’on doit à leur persévérance, leur ténacité, leur vision », déclare-t-elle. « Pouvez-vous imaginer être dans une plantation de tabac, entendre parler d’un endroit, le Canada, et avoir une vision d’avenir, malgré tous les risques? Ils ont dû réfléchir à tout ça, tout en étant tenus esclaves », décrit-elle. Difficile aujourd’hui d’envisager une telle vie dans les conditions particulièrement éprouvantes de la culture de tabac. « Je trouve incroyable qu’ils aient pu se marier, avoir un enfant, trouver un moyen de se rendre au bateau. » On s’imagine alors un jeune père de famille de 30 ans, sa femme de 18 ans et de leur bébé d’un an qui s’échappent aux lueurs du matin, pour traverser la vaste campagne à pied, vers l’océan. 

Nancy est toujours sur la trace de ses ancêtres maternels. Son grand-père maternel fut le seul officier noir nommé pendant la Première Guerre mondiale. Elle a en sa possession une copie du journal qu’il tenait durant la guerre. Il y mentionne des lettres qu’il écrit à sa femme et à sa fille de 9 ans – la mère de Nancy -, les incidents racistes dont les militaires noirs sont victimes, mais aussi l’unité des soldats au front. « Une des choses merveilleuses [dans le journal] est la relation empreinte de confiance entre ces hommes, qui étaient si proches », témoigne-t-elle. « Ce n’est pas très détaillé, mais on peut lire entre les lignes. » Lui-même fils d’esclave, son grand-père est venu directement des États-Unis pour vivre en Nouvelle-Écosse. « Il y a tant à découvrir », ajoute-t-elle.

L’éducation au cœur de la communauté 

Nancy s’installe à Montréal en 1967 avec en poche son diplôme universitaire en études de la petite enfance. Faisant peu confiance au réseau public de l’époque, elle choisit d’abord de devenir mère au foyer pour élever ses deux enfants. Dans la foulée, elle obtient un diplôme en enseignement de l’Université McGill et entame une carrière d’enseignante. 

Ses enfants fréquentent alors l’école primaire qui allait devenir FACE, dont elle est l’un des parents fondateurs. « Le directeur avait mis en place beaucoup d’activités parascolaires : musique, art, théâtre, et sorties », se remémore-t-elle. « Les parents et l’administration ont voulu rendre le tout plus formel en fondant une école alternative. » L’école voit le jour en 1975.

Ses enfants devenus grands, un désir de voir du pays mène Nancy à enseigner à Inukjuak, un village du Nord du Québec. Elle prend ensuite la direction de l’Afrique australe, où elle enseigne au Botswana et en Eswatini.

Éduquer à travers le communautaire

Après quelques années à l’étranger, Nancy redépose ses valises à Montréal. Avide de changement, elle quitte l’enseignement pour le travail communautaire. « Le système scolaire public n’était pas particulièrement stimulant ou intéressant et il ne répondait pas vraiment à tous les besoins des enfants. J’ai pensé que je pourrais peut-être faire plus en dehors de ce système », rapporte-t-elle. Elle vit alors en face du centre communautaire NDG Black Community Centre, où elle s’implique d’abord comme bénévole. Elle y travaille ensuite pendant plusieurs années. « J’ai réalisé qu’il ne s’agissait pas seulement des enfants, mais aussi des adultes. Il y a des façons de se réunir et de se soutenir mutuellement qui ne dépendent pas du système. On doit travailler à partir de là où on se trouve et non pas nous faire imposer quelque chose », croit-elle. 

Nancy parle en termes élogieux de l’organisation, qui n’existe plus aujourd’hui. « Les centres communautaires noirs n’ont pas survécu dans ce millénaire. Je ne comprends pas vraiment pourquoi », regrette-t-elle. Plusieurs institutions ont en effet fermé leurs portes, alors que d’autres ont changé de vocation. Elle cite le Negro Community Centre of Montreal (NCC), une institution patrimoniale de la Petite-Bourgogne fondée en 1927, dont elle était membre. Le centre, qui a notamment accueilli la visite de Nelson Mandela en 1990, a cessé ses opérations au tournant des années 2000. Un groupe de citoyens souhaite faire revivre le centre historique avec un projet de musée et de centre communautaire. « Ma philosophie est que nous avons vraiment besoin de nous serrer les coudes pour collaborer et travailler ensemble de manière à éviter ce genre de situation », affirme-elle. « On doit tout faire pour rester ensemble et ne pas voir ces centres disparaître. » 

Bien chez soi 

Femme au grand cœur, Nancy a pris part à plusieurs communautés. « On peut avoir sa propre communauté, peu importe où on s’installe », croit-elle. Depuis près de 30 ans, elle est membre de la Union United Church of Montreal, une église historique de Montréal. « Quand je suis revenue d’Afrique au début des années 1990, j’ai vraiment eu besoin de me sentir chez moi, avec des Noirs », raconte-t-elle de son immersion dans la culture africaine. « Montréal ressemblait à une mer de visages blancs. C’était vraiment difficile de s’adapter à un environnement totalement blanc. Je voulais me sentir plus à l’aise », se remémore-t-elle. 

L’église Union United, située au croisement du centre-ville, de Saint-Henri et de la Petite-Bourgogne, est la plus ancienne congrégation noire du Canada. Elle a été fondée en 1907 par des paroissiens noirs victimes de discrimination raciale dans les églises blanches. Nancy s’affaire à préserver la riche histoire de l’institution grâce à un site web. « Je mets des biographies, des photos, des articles de journaux, vous savez, tout ce que je peux trouver », explique-t-elle. Elle espère être en mesure de reprendre le projet après la pandémie. 

Avec ses recherches, elle souhaite également souligner la contribution des femmes noires, trop souvent oubliées. « J’ai vraiment l’impression qu’il y a tant de héros méconnus, surtout des femmes », remarque Nancy. « Je suis particulièrement intéressée par celles-ci. C’est difficile de retrouver les documents. On entend souvent parler de celles qui sont dans l’œil du public, mais on n’entend pas parler de certaines d’entre elles qui ont eu une énorme influence sur beaucoup de gens. C’est ce qui m’intéresse vraiment. Beaucoup de femmes ont fait beaucoup de bénévolat et ont aidé la communauté. Et leurs histoires doivent être racontées, tout comme celles des personnes connues », croit-elle. Elle recense également plusieurs musiciennes de jazz montréalaises dont on n’a souvent jamais entendu parler. Des artistes à découvrir, ou à redécouvrir, comme la pianiste Ilene Bourne. 

Nancy adore le cinéma et la lecture, et on espère bien qu’on pourra bientôt lire ou visionner ses histoires. Un éditeur s’était intéressé à son grand-père militaire, mais elle ne souhaite pas raconter son histoire familiale à moitié. « Pour moi, ce n’était pas assez. », déclare-t-elle. « Après tout, c’est qui je suis. »