Gabrielle Allard et sa mentore Elisa-Maria Lutic 
Photo: Pablo Ortiz

L’effet de la pandémie se fait grandement sentir sur les étudiants : décrochage, mauvaises notes, etc. Plusieurs abandonnent leurs études supérieures parce qu’ils sont découragés par l’éducation en ligne. À partir de demain, les universités et les cégeps rouvriront partiellement. Mais en attendant une réouverture complète, est-ce l’heure de revoir la façon dont on enseigne au cégep et à l’université ? 

Au-delà de l’enseignement PowerPoint 

« Si tu n’es pas bien préparé en ligne, ça ne passe pas, tandis qu’en classe, c’est plus facile d’improviser et de s’adapter. Être en ligne, ça m’a appris à ne plus tricher », déclare la professeure Karoline Truchon.

Cette dernière, qui enseigne la communication en sciences sociales à l’Université du Québec en Outaouais depuis deux ans, aura presque vécu la majorité de sa carrière de professeure en ligne. « En ligne, pour moi, c’est une autre forme de présence », explique-t-elle.

Ce qu’elle rejette, c’est le cours traditionnel accompagné d’une présentation PowerPoint. « Il s’agit d’enseigner, pas de donner une conférence », déclare la professeure. « Déjà, en classe, ça ne passe pas, et ça passe encore moins en ligne », déplore Mme Truchon, qui souligne que, s’il n’y a pas d’interaction, les étudiants décrochent, ne se sentent pas motivés et n’ont pas l’impression d’appartenir à un groupe. « C’est difficile pour les étudiants, mais les professeurs ont une part de responsabilité », conclut-elle. 

Cette transparence, Karoline Truchon, qui détient un doctorat en anthropologie, l’applique sur tous les plans avec sa classe. « Dans la vie de tous les jours, on peut cacher plein de choses, mais à l’écran, ça ne ment pas », croit-elle. Avant chaque cours, elle entame donc une routine qui lui permet d’être bien présente et disponible pour ses étudiants : prendre plusieurs grandes inspirations, placer son écran d’une certaine manière, boire un thé, etc. Si elle se sent mal, elle n’hésite pas à annuler sa classe et à en faire part à ses étudiants. Ceux-ci semblent apprécier énormément cette honnêteté, qui les amène eux-mêmes à partager leurs sentiments avec leur enseignante. 

En classe, tout passe par la technologie, avec cours dynamique où le moindre détail est planifié à l’avance. Le déroulement de la classe virtuelle est entièrement scénarisé – chaque cours comme chaque activité –, ce qui lui permet de faire face aux imprévus. Pour arriver à un tel résultat, Mme Truchon utilise plusieurs outils pour alimenter la réflexion et la discussion : microsites sur mesure, tableau blanc interactif, lectures surlignées, commentaires audio, grilles d’analyse et diagrammes visuels, webinaires, invités virtuels et vidéos préenregistrées, etc. La professeure met également en application les principes du design participatif et n’hésite pas à briser le rythme pour garder les étudiants alertes et intéressés. « Chaque semaine, je me réinvente pour voir comment je vais passer le contenu, mais d’une manière qui va les connecter à travers cet écran. »  

Pour la professeure, l’effort en vaut la peine, et il s’inscrit dans la charge de l’enseignant, en particulier dans la préparation de son cours. « C’est vrai que j’y mets beaucoup de temps, et j’aime ça. Je vois l’effet dans la classe, ça me nourrit et j’aime les voir triper. Et je vois qu’ils apprennent. » Si son approche virtuelle donne d’excellents résultats, Mme Truchon estime que chaque professeur doit y aller à sa manière pour accrocher les étudiants. « J’ai un collègue qui parle pendant plusieurs heures, et ça se passe très bien. Son outil, c’est la parole ; ça requiert une autre forme de préparation. Les étudiants nous aiment tous les deux parce que nous nous donnons entièrement », explique-t-elle. 

L’engagement vers des classes plus conscientes 

Comme la plupart des professeurs, Karine Deshayes, maître d’enseignement en management interculturel à HEC Montréal, enseigne virtuellement depuis presque un an. La professeure, qui enseigne les compétences relationnelles, craignait de ne pas pouvoir recréer adéquatement en ligne l’expérience de cours. Elle se dit heureuse de constater que très peu d’abandons sont à déplorer dans le cadre du programme. Ses étudiants ont en moyenne 18 ans. 

« La pandémie nous a permis de voir que l’approche de bienveillance et de soutien au sein du programme a été assez bénéfique », observe-t-elle. Si on croit souvent que la motivation est plutôt de la responsabilité de l’étudiant, Mme Deshayes juge pour sa part que le professeur a une grande importance dans la rétention des étudiants alors que les cours se donnent en ligne. « Pendant des années, nous n’avons pas été habitués à faire du care, à prendre le temps de connecter avec les étudiants, affirme-t-elle. Et on le découvre. Ça prend des coachs, plus que des enseignants classiques. » Empathie, flexibilité, soutien – cette façon d’enseigner demande de l’effort et de la volonté de la part des professeurs. « Il faut s’éloigner de la façon classique d’enseigner, en innovant par rapport à nos façons traditionnelles d’enseigner, pour aller à la rencontre des étudiants », estime-t-elle. 

Pour faire participer ses élèves, elle leur pose beaucoup de questions. « Je commence chaque jour ma classe en leur demandant comment ils vont. Ce n’est pas juste pour la forme », dit la professeure, qui croit qu’il est essentiel de bâtir une relation de confiance. Elle demande également aux étudiants de lui envoyer une vidéo de présentation. « Ça m’a permis de voir la personnalité de chacun, de prendre des notes, de prendre le pouls de ma classe. »

En classe, l’expérientiel est également important, avec des mises en scène et des scénarios qui aiguisent la créativité des étudiants. Mme Deshayes privilégie également la classe inversée, approche pédagogique suivant laquelle les étudiants préparent leurs cours chez eux en faisant des lectures et de la recherche, avant que la matière ne soit vue en classe à la faveur d’activités permettant de réviser et d’approfondir les sujets abordés. Les évaluations ont aussi été revues, le modèle traditionnel du contrôle de mi-session et de l’examen final ayant été délaissé. Tout comme la professeure Karoline Truchon, Karine Deshayes collabore avec d’autres experts qui sont invités en classe. « Je vais chercher des gens qui sont plus spécialisés que moi dans certains domaines pour offrir le meilleur », dit-elle. L’enseignement virtuel ne nécessite aucun déplacement pour les invités, ce qui, aux dires des professeurs, facilite les choses. 

 

 

La pédagogie dans l’éducation supérieure : des critères à revoir ? 

Les méthodes d’enseignement de Karoline Truchon et Karine Deshayes chamboulent l’enseignement universitaire traditionnel. Est-il donc temps de revoir qui enseigne à l’université et comment ? « Je ne sais pas si mes collègues voient leur métier de la même manière que moi », avance Mme Deshayes. Pour sa part, Mme Truchon croit qu’il faut, avant tout, « aimer enseigner et aimer la matière qu’on enseigne et, surtout, vouloir enseigner ». Pour l’anthropologue, un bon professeur universitaire doit avant tout être un bon pédagogue. Le problème réside dans le fait que plusieurs professeurs universitaires privilégient la recherche académique à l’enseignement. « Il faut porter l’enseignement comme on porte sa recherche », déclare-t-elle. 

Au cégep, le cadre éducatif semble mieux adapté aux besoins, avec des classes plus petites et des professeurs plus dévoués à l’enseignement et aux succès des élèves. Gisela Frias, qui enseigne la géographie au Collège Dawson, est aussi la coordonnatrice de North South Studies, un programme de sciences sociales appliquées qui s’éloigne du programme pré-universitaire traditionnel pour se fonder plutôt sur le care. La professeure soulève une question plus large : celle de revoir entièrement l’enseignement en adaptant les programmes et la pédagogie pour faire face aux circonstances. « Je pense qu’il ne suffit pas que les enseignants adaptent leur cours. Nous n’avons pas modifié la pédagogie dans son ensemble en sachant que l’éducation se donne maintenant en ligne », dit-elle. 

L’éducation autochtone, précurseure du care  

Johanna Okker, professeure de sciences humaines au Collège John Abbott, s’inspire des pratiques décoloniales pour améliorer l’expérience des étudiants. « Je reconnais que les choses que je fais pour prendre soin de mes étudiants sont des pratiques qui existent dans les communautés autochtones depuis des siècles. C’est une partie essentielle du réseau de soutien et d’apprentissage de la communauté », explique-t-elle. Mme Okker ajoute que faire le point avec les étudiants en formant au début de la séance un cercle où chacun peut s’exprimer à son tour est une valeur fondamentale de l’enseignement autochtone. « Par manque de temps, ce n’est pas forcément possible avec 40 étudiants, mais j’adapte cette approche », dit la professeure.

Ainsi, en écoutant les étudiants, Mme Okker a pu revoir son plan de cours et l’adapter en conséquence. « Ce n’était pourtant pas grand-chose. Il s’agissait d’un sujet, de changer une date de remise », raconte-t-elle. « Une étudiante m’a dit que, si plus de professeurs faisaient ce genre de chose, le taux d’épuisement des étudiants diminuerait considérablement. Ces petites interventions que nous effectuons en tant qu’enseignants peuvent avoir une grande portée », affirme-t-elle. 

Au First Nations Regional Adult Education Center, à Kahnawake, Fran Beauvais travaille comme conseillère pédagogique. Ici, l’enseignement est presque sur mesure, le personnel étant particulièrement à l’écoute des élèves et de leurs besoins. « Les étudiants arrivent avec un objectif, et une partie de leur réussite est fondée sur le soutien que nous leur apportons. La responsabilité n’incombe pas seulement à eux », explique-t-elle. « Je pense que nous devons vraiment comprendre comment nous pouvons les aider, afin qu’ils puissent réussir », dit Mme Beauvais au sujet des difficultés engendrées par la pandémie.  

Dans l’œil des étudiants 

Pour les étudiants, la meilleure façon d’éviter le décrochage est le soutien d’une communauté. Gabrielle Allard est reconnaissante de son amitié avec Elisa-Maria Lutic, sa mentore. Les deux étudiantes se sont rencontrées grâce au programme de mentorat de HEC. Cette année, pour combler les besoins relationnels, chaque étudiant de l’année préparatoire, un programme d’un an destiné aux étudiants qui n’ont pas de diplôme collégial ou qui ont un parcours atypique, est jumelé avec un étudiant sénior. 

Arrivée au Québec en juillet dernier, Gabrielle, qui entame sa première année au baccalauréat, a un cercle social qui est plutôt restreint. Sa relation avec Elisa-Maria, qui est finissante et qui connaît très bien la vie étudiante, l’a énormément aidée à s’intégrer. « Je lui pose toutes mes questions – par exemple, comment faire pour m’inscrire à un cours »,  raconte Gabrielle. Comme elle est déjà passée par là, Elisa-Maria connaît également la charge de travail, les cours et les projets et peut lui offrir des conseils. « C’est utile, autant sur le plan académique que social, explique Gabrielle. On se parle, on se demande comment ça va. C’est bien d’avoir quelqu’un à qui parler, d’avoir au moins un ami. »

Elisa-Maria dit bénéficier autant de cette relation. « C’est vraiment un plaisir pour nous de partager notre expérience », affirme-t-elle. L’étudiante de 21 ans adore rencontrer de nouvelles personnes et s’impliquer dans la vie étudiante, chose que l’éducation en ligne rend difficile. La vie bouillonnante du campus lui manque, et elle regrette surtout de ne pas pouvoir participer à la collation des grades en compagnie de ses camarades de classe et de sa famille, qui vit en France. « Parfois, c’est dur pour le moral », confie-t-elle. 

Elle reste toutefois optimiste au milieu de cette période atypique. Malgré l’absence de partys étudiants et d’événements, il reste quand même bien des distractions. « Oui, on procrastine quand même si on est à la maison, et on se couche tard ! » déclare Elisa-Maria en riant. Pour garder la motivation, elle maintient un rythme et une routine qui lui donnent envie de travailler. « Avant, si je n’avais pas de cours le lendemain, je ne me levais pas tôt », raconte celle qui est devenue matinale afin d’être plus productive. Elle croit cependant qu’il est important de faire preuve de clémence et de ne pas se sentir mal de ne pas étudier ou de passer du temps devant son téléphone. « Il ne faut pas hésiter à faire autre chose en dehors de ses cours. Se changer les idées aussi, c’est important », dit Elisa-Maria, qui aime apprendre de nouvelles chorégraphies sur TikTok et cuisiner. 

Gabrielle, qui n’a pas connu la vie universitaire telle qu’elle existait avant la pandémie, suggère de prendre contact avec quelques personnes, et d’apprendre à connaître un ou deux autres étudiants du même cours, ou du même programme. « C’est parfois difficile de trouver l’information, ou juste d’être au courant des choses qui se passent. Ce n’est pas comme si on pouvait croiser quelqu’un dans le couloir qui pourrait nous dire ça, dit-elle. J’étais très gênée au début, et je ne voulais pas écrire dans les groupes où il y a 200 étudiants, mais par le biais des travaux de groupe, j’ai eu quelques coéquipiers avec qui j’ai gardé contact, et on a développé une amitié en ligne. » Cette proximité avec ses camarades permet de briser l’isolement, mais également de s’entraider en classe. « Pour nous aider si on ne trouve pas le lien, par exemple », dit-elle en riant. 

Si les éducateurs avec qui nous avons discuté ont su s’adapter à l’enseignement en ligne, tous sont d’avis que les étudiants ont envie de revenir sur le campus. On ose espérer que, d’ici là, leur expérience s’en trouvera améliorée, et qu’à leur retour, les cours impersonnels seront choses du passé.