En haut: Renzel Washington, Petrona Joseph
En bas: Marcus Troy, Jessica Prudencio, Thierry Lindor
Photo: Courtoisie des participants
Christelle Saint-Julien  » 
février 19, 2021

Le Gala Dynastie souligne chaque année la contribution de personnalités noires de différents milieux. Les cinq finalistes en lice dans la catégorie Personnalité web engagées de l’année prennent la parole en ligne pour faire valoir leurs idées. On discute avec ceux qui s’expriment haut et fort dans nos écrans. 

Élever la voix sur les réseaux sociaux 

« Je n’ai rien à gagner », souligne Jessica Prudencio en riant, en faisant allusion à ses prises de position. À la base, la créatrice de contenu souhaitait partager son vécu. « J’ai pris parole naturellement, avec les expériences que je vivais personnellement, par le fait d’exister en tant que grosse femme noire. » C’est grâce aux réseaux sociaux qu’elle a su créer cet espace pour s’exprimer. En bâtissant sa plateforme, elle se rend compte de l’importance d’un tel projet : faire entendre ceux qui sont trop souvent absents du discours dominant. « Les expériences et les voix des personnes qu’on marginalise méritent d’être entendues », dit-elle. 

Et il ne s’agit pas que de luttes, mais de tout ce qui fait d’elle la personne qu’elle est. Mode, bouffe, beauté – Jessica fait découvrir son univers captivant et coloré sur Instagram. Elle co-anime également un podcast, Where We At, dédié aux personnes autochtones, noires et de couleur (BIPOC). Elle n’hésite pas à se prononcer sur des enjeux sociaux, comme la grossophobie et le racisme, sur toutes ses plateformes. Sur le web, des abonnés en profitent régulièrement pour communiquer directement avec Jessica, ce qu’elle déplore. Ils ont pourtant tous les outils à leur disposition pour s’éduquer. « Il y a beaucoup de paresse intellectuelle, avec les réseaux sociaux », croit-elle. « Je ne suis pas là pour faire le travail à leur place », affirme celle qui n’hésite pas à ne pas donner suite aux demandes inquisitrices.

« Mon milieu est très blanc », dit-elle de ses clients, abonnés et collaborateurs. « Ça me fait chaud au cœur d’avoir la reconnaissance de la communauté noire », ajoute la jeune femme. 

« On est constamment “invisibilisés”, dit-elle au sujet de la place des personnes BIPOC dans le paysage médiatique. Personne ne veut nous entendre parler, personne ne veut nous voir. » La tendance s’inverse lentement, mais la partie est loin d’être gagnée. « Les choses vont changer le jour où on nous donnera réellement la parole, déclare-t-elle. Quand on aura nos plateformes, nos médias, et qu’on pourra dire ce que l’on veut sans avoir peur des représailles. »

Marcus Troy vit également de ses passions. Entrepreneur, il est propriétaire d’une agence créative et porte plusieurs chapeaux. Son expérience l’amène lui aussi à être critique de l’industrie dans laquelle il évolue. « Des gens qui ne nous ressemblent pas nous disent ce qui est cool dans notre culture et nos idées, et nous disent ce qu’on doit voir ou ressentir. On devrait entendre des opinions et des voix plus diverses, de Noirs en particulier, car ils sont le groupe de personnes le plus influent au monde, croit-il. Seulement, on n’obtient pas le même respect. »

Son entreprise ne dépend pas des réseaux sociaux, mais le web demeure un outil qui lui permet de partager les projets auxquels il travaille et les choses qui lui tiennent à cœur. « S’il y a une chose dont les oppresseurs n’ont pas tenu compte, c’est bien d’Internet, déclare-t-il. Internet a démontré beaucoup de choses, il a donné aux gens la possibilité de s’exprimer. » Marcus croit que le web offre également l’occasion de demander des comptes, de tenir les institutions et les entreprises responsables de leurs actions. Bien qu’il s’agisse pour lui avant tout d’un outil créatif, l’entrepreneur ne se retient cependant pas de dénoncer lorsqu’il en ressent le besoin. « Quand quelque chose se passe, je m’exprime sur les sujets qui sont importants pour moi et ma communauté. J’essaie d’être présent avec ma voix. » 

À la rencontre de la communauté 

L’humoriste Renzel Dashington en était à la deuxième représentation de 10 de son premier one man show lorsque la pandémie l’a brusquement obligé à suspendre ses spectacles. En réaction au confinement, il a réalisé une première vidéo en direct sur les réseaux en mars dernier. Un an plus tard, on compte plus d’une centaine d’épisodes en direct, chacun d’une durée d’une heure, et cumulant des milliers de visionnements. 

Si son objectif est avant tout de divertir, Renzel suscite cependant bien des discussions parmi les membres de son auditoire. « Je parle à une salle remplie de personnes noires qui veulent entendre les choses dont on parle tous », dit-il. Son type d’humour se prête bien au commentaire social. « On va rire beaucoup des choses qui ne sont pas importantes, parce qu’être Noir, c’est ça aussi. On va également parler de choses sérieuses et de sujets qui nous concernent, qui ont un impact sur nos vies. » Il est seul devant la caméra, et le style libre des vidéos en direct lui permet d’entraîner son muscle de comédien. 

« L’humour à la fonction de faire rire, oui, mais ce qui a le plus d’effet, c’est quand l’humoriste te donne une chance de découvrir une chose que tu connais déjà sous un jour différent », croit l’artiste. Dans ses vidéos, la section commentaires s’anime du début à la fin, les gens participant énormément. « Je suis content d’être le lubrifiant, le facilitateur des conversations que l’on souhaitait avoir », avance le comédien. Il se compare à un voisin qui souhaite simplement côtoyer les siens et briser l’isolement des membres de la communauté.

La présence en ligne de l’humoriste lui a valu de se faire remarquer dans le paysage culturel, notamment par ses pairs. Malgré cela, il ne croit pas que son avenir soit dans les médias traditionnels, en partie parce que ses propos ne plaisent pas à leur audience. « On va m’entendre dire des choses qu’ils n’ont pas envie d’entendre. Des auditeurs m’ont dit que je n’aidais pas la cause antiraciste », déplore-t-il en évoquant une chronique au 98,5 FM. « Je ne crois pas qu’on m’embaucherait. Si c’était envisageable, ils l’auraient déjà fait. » Il préfère rester libre, et surtout, être là où son public se trouve. 

Tendre la main grâce au web 

Petrona Joseph attire la confidence : en entendant son histoire, on a tout de suite envie de lui raconter la nôtre. « Je suis blogueuse et porte-parole en matière de santé mentale », dit-elle au bout du fil. « Avais-je l’intention de le devenir ? Non ! » s’exclame-t-elle en riant. La linguiste de formation a décidé de revenir à son premier amour – l’écriture – en changeant de carrière après avoir connu le succès dans le développement des affaires pour des marques de luxe. « On ne m’acceptait pas dans le monde des affaires », témoigne-t-elle en parlant de son expérience en tant que femme noire. Récemment, une dépression l’a forcée à ralentir ses activités. Elle a décidé de s’exprimer à propos de la maladie sur sa plateforme. « J’ai beaucoup parlé de mon combat cette année, dit-elle. Et je crois bien que c’est mon objectif de vie », ajoute-t-elle au sujet de ce nouveau tournant. 

L’histoire de Petrona a énormément résonné auprès du public. Plusieurs de ses abonnés se sont reconnus en elle. Ainsi, l’influenceuse a su créer des liens et toucher de nombreuses femmes. Communiquant régulièrement avec elles, elle les épaule dans leur parcours. « La santé mentale est stigmatisée dans les communautés noires », croit-elle. Petrona termine présentement un livre sur le sujet, né des questions qu’on lui envoie. On l’invite maintenant régulièrement à partager son expérience un peu partout, sur le web, mais aussi à la radio et à la télévision. L’auteure n’est pas étrangère aux plateaux de télévision, puisqu’elle a déjà animé le segment consacré à la mode locale à l’émission Breakfast Television. Si le web a façonné sa carrière, elle pense tout de même qu’elle aurait pu se tailler une place pour raconter son histoire dans les médias traditionnels. 

C’est d’abord en donnant des conseils que Thierry Lindor s’est mis à prendre la parole sur les réseaux sociaux. « J’ai toujours été entrepreneur, mais j’ai une grande gueule, en fait », s’exclame le citoyen engagé, qui est également délégué à l’ONU. Ses interventions concernent surtout l’immobilier et l’entrepreneuriat, ses champs d’expertise. Il apparaît également régulièrement à la télévision comme spécialiste dans ces domaines, un privilège qu’il attribue au fait d’être un homme et au colorisme. « Vers 2018, j’ai commencé à comprendre le pouvoir des réseaux sociaux », raconte-t-il. Il partageait alors ses passages à la télé sur le web et avait constaté qu’un dialogue se créait dans la communauté. « Très rapidement, j’ai compris que je devais migrer d’une plateforme que l’on m’offrait sporadiquement vers une autre que je pouvais créer », explique-t-il.

Depuis quelques années, il est beaucoup plus actif sur les réseaux sociaux, où il parle de littératie financière, de propriété, mais également d’actualité. « Ce qui me donne espoir, c’est que mes enfants auront énormément de possibilités, parce que les médias non traditionnels et les plateformes numériques sont en train de croître. » C’est peut-être bien la voie de l’avenir pour ceux qu’on entend moins, mais qui ont tant de choses à dire.