Benny Y.W. Shek est gérant du restaurant Kim Fung dans Quartier chinois
Photo: Pablo Ortiz
Diamond Yao  » 
mai 1, 2021

Jeudi matin, le Quartier chinois, d’ordinaire grouillant de vie, était anormalement désert. Une sorte de tension y régnait. Le quartier est de nouveau dans une impasse, coincé face aux spéculateurs. L’inquiétude grandit devant les acheteurs de propriétés, qui menacent de réduire à néant ce quartier, dont la superficie diminue année après année.

« Si tout le monde commence à acheter dans le Quartier chinois, il n’y en aura plus, de Quartier chinois ! »

M. Yang, qui préfère taire son prénom, fait partie de ceux qui sont indignés. Avec sa femme, il est propriétaire de Yiren Canada, une boutique de vêtements asiatiques traditionnels, depuis 2013. Il craint d’être victime du même sort que d’autres bâtiments du Quartier chinois. « Si des étrangers achètent ma boutique, ça serait mal, bien sûr. Si tout le monde commence à acheter dans le Quartier chinois, il n’y en aura plus, de Quartier chinois ! déclare le propriétaire dans sa boutique. Mais je suis d’accord avec les gens qui sont intéressés à investir dans le Quartier chinois pour préserver les caractéristiques uniques du secteur. » 

Pour M. Yang, la préservation du Quartier chinois est une question existentielle. Puisque son magasin vend des vêtements traditionnels, faire des affaires dans un secteur non asiatique est impossible pour lui, en raison du manque de clientèle. Aux murs de son petit magasin est accrochée sa spécialité : le qipao – un style de robe traditionnelle chinoise souvent portée par les femmes dans les occasions spéciales. « Ma réputation dépasse les limites de Montréal. J’ai plein de clients qui viennent de Toronto ou de Vancouver et qui me disent que, dans ces villes-là, il n’existe pas de magasin de ce genre », raconte le commerçant, qui a immigré au Québec en 2001 avec ses enfants.

Benny Y.W. Shek est gérant du restaurant Kim Fung. Pour lui, la cause de ce phénomène est économique. Il est dur avec les investisseurs chinois qui ne voient pas la valeur du quartier. 

« Si les investisseurs chinois nouvellement arrivés voulaient améliorer le Quartier chinois, il deviendrait un endroit beaucoup plus intéressant, laisse-t-il tomber. Mais ils ne veulent pas, ce qui empêche le quartier d’être à son meilleur. » 

L’embourgeoisement contemporain

Des investisseurs ont acheté la plus ancienne partie du Quartier chinois
Photo: Pablo Ortiz

Dernièrement, l’achat de la partie la plus ancienne du quartier a causé un tollé. L’endroit, situé à seulement un bloc du commerce de M. Yang, a été acheté par Investissements 1000 Saint-Urbain. Le Groupe de travail du Quartier chinois de Montréal a lancé un appel à l’action immédiate pour protéger ce secteur riche de l’histoire du passage des communautés française, écossaise, juive et chinoise. Ce dernier développement s’inscrit dans une longue suite de projets immobiliers qui ont réduit la superficie du quartier avec le temps. 

L’embourgeoisement progressif du Quartier chinois n’est pas passé inaperçu pour Qing Shu, une mère de famille. Elle est caissière au restaurant Kim Fung depuis 2017. « C’est vrai qu’au fil des années, j’ai remarqué que le Quartier chinois avait rétréci », nous confie-t-elle. Seule dans le grand restaurant vidé par la COVID-19, elle prépare les commandes à emporter et n’a pas beaucoup de temps pour souffler. Arrivée en 2002 au Québec, où l’attendait son mari qui avait immigré dans les années 1990, elle travaille initialement comme couturière avant de se tourner vers la restauration en 2010. Comme beaucoup d’employés de restaurant du Quartier chinois, qui passent beaucoup de temps à travailler et qui ne sont pas à l’aise en français ou en anglais, elle n’était pas vraiment au courant du récent achat immobilier. En l’apprenant, la mère de deux enfants s’exclame : « Je crois que, s’il y a des gens de l’extérieur qui achètent le Quartier chinois, nous les Chinois, on n’aura nulle part où aller !»

Le Service de la famille chinoise du Grand Montréal est un organisme de soutien qui dessert la diaspora chinoise. Selon sa directrice générale, Xixi Li, le profil de Mme Shu est typique des immigrants chinois arrivés récemment – des immigrants économiques dans la trentaine qui ont pu s’installer au Canada grâce à leur formation universitaire, mais qui n’arrivent pas à trouver de travail dans leur domaine à cause du racisme systémique qui les oblige à repartir de zéro. 

Le Service à la famille chinoise du Grand Montréal est actuellement locataire d’un des bâtiments qui ont été achetés. À cause des nombreux problèmes structurels du bâtiment et de la précarité du statut de locataire, Mme Li avait décidé il y a quatre ans de déménager – bien avant l’achat du bâtiment. « Nous serons au 1088, rue Clark, un bâtiment qu’on a acheté. C’est toujours dans le Quartier chinois, et nos clients pourront nous retrouver là. On prévoit rester très longtemps à cette adresse », dit celle qui œuvre au Service de la famille chinoise depuis plus de 20 ans. Ce déménagement semble toutefois attrister Xixi Li. Elle s’inquiète de l’avenir du quartier, riche d’histoires pour la diaspora chinoise de Montréal, nous confie-t-elle dans son bureau. 

La longue histoire de l’exclusion des Chinois dans l’immobilier

Les bureaux du Service de la famille chinoise du Grand Montréal ‘
Photo: Pablo Ortiz

La situation que décrit Mme Li, c’est aussi celle que vivent plusieurs membres de la diaspora chinoise installés dans le quartier depuis plus de 50 ans. « Les propriétaires des bâtiments commerciaux n’ont plus les moyens, ils doivent vendre », nous explique Winston Chan, un leader de la communauté chinoise. En plus du coût des réparations, les propriétaires doivent payer des taxes municipales élevées et peinent souvent à faire de l’argent avec leur propriété, faute de locataires. M. Chan explique que, souvent, ne disposant pas de revenus suffisants, ils doivent vendre. « Si le local est vacant, ils n’ont pas d’argent ; il faut qu’ils le sortent de leur poche juste pour rester propriétaires de leur bâtiment », affirme M. Chan. 

La destruction progressive du Quartier chinois montréalais a commencé durant les années 1950, alors que la valeur des propriétés du centre-ville a commencé à augmenter. Les spéculateurs en ont profité pour démolir les bâtiments du quartier et les remplacer par des stationnements. Le rétrécissement du quartier s’est poursuivi. De grands projets immobiliers ont réduit la superficie du quartier d’un tiers dans les années 1970. Une école, deux églises, plusieurs commerces, beaucoup d’habitations et des associations culturelles ont été détruits, malgré la courageuse résistance de la communauté chinoise de l’époque. 

D’après Donny Seto, professeur d’urbanisme à l’Université Concordia, et spécialiste du Quartier chinois, cet échec s’explique par le fait que le gouvernement avait manqué de transparence au sujet de ses plans de renouvellement urbain et qu’il y avait des barrières de communication et de langue avec une grande partie de la population chinoise.

Il croit que plusieurs facteurs ont fait du Quartier chinois une proie facile pour les développements immobiliers. « Dans notre culture, on ne veut pas nécessairement parler de nos inquiétudes et de nos problèmes. Nous sommes des gens très discrets », explique le professeur. 

M. Seto ajoute qu’aujourd’hui, les grands propriétaires immobiliers autour du Quartier chinois vendent leurs logements à une population plus aisée, ce qui a comme conséquence une augmentation du coût des logements voisins. 

La conséquence de « lois discriminatoires »

Selon May Chiu, membre du Groupe de travail du Quartier chinois et avocate de profession, l’embourgeoisement du Quartier chinois vient de la même source qui avive la discrimination de la communauté chinoise depuis le début de la pandémie. Selon elle, la spéculation urbaine et le développement immobilier qui visent le Quartier chinois sont des symptômes de racisme systémique généralisé contre les Chinois. « Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas contrôler les terrains dans le Quartier chinois ? Parce qu’on a été tellement victimes de lois discriminatoires !» souligne Me Chiu. « Comme la population dominante pensait qu’on n’était pas assez organisés, elle s’est dit que ce serait plus facile d’exproprier le Quartier chinois pour y construire leurs terrains », croit-elle. Malgré toute sa résistance, la communauté n’avait pas assez de pouvoir politique pour empêcher l’expropriation du quartier. Les agents communautaires ont fini par marchander en demandant la construction d’un centre communautaire, de logements sociaux et d’un centre culturel.

Le patrimoine pour sauver les façades ? 

Pour sauver ce quartier coloré, le Groupe de travail sur le Quartier chinois de Montréal demande à la Ville de Montréal de le désigner « quartier historique ». Cette désignation permettrait de protéger les bâtiments du secteur de la destruction – une mesure qui a permis de sauver une église catholique chinoise dans les années 1970. Grâce à cette désignation, le patrimoine culturel unique du Quartier chinois serait protégé. Ce statut vient toutefois avec plusieurs contraintes, d’après des leaders de la communauté chinoise.

« Je veux que ce soit protégé, mais le propriétaire a des responsabilités, ce qui complique les choses », déclare Winston Chan. Il cite notamment les travaux de construction et d’entretien nécessaires à la conservation patrimoniale. « Ça coûte très cher, il y a des propriétaires qui n’ont pas d’argent pour ça. Il faut que la ville puisse aider ces propriétaires », lance-t-il. Au moment d’écrire ces lignes, la Ville de Montréal n’avait pas souhaité émettre de commentaires à ce sujet.

Florence Yee, membre du groupe anti-embourgeoisement torontois Friends of Chinatown Toronto (FOCT), ne croit pas que cette mesure serve la population. 

« J’observe d’autres Quartiers chinois qui ont pu avoir ce statut. Ça peut être bon pour une communauté qui n’existe plus, où les gens ne vivent plus », explique l’activiste, qui estime qu’une désignation de «quartier historique » désigne un endroit mort. « [D’un point de vue logistique], ça veut dire que les bâtiments ne peuvent pas changer, ne peuvent pas être rénovés. Ça ne protège pas la communauté, les gens, les résidents, les petites entreprises, qui peuvent tous être évacués et remplacés. »

Le groupe de Florence Yee s’est tourné vers un plan à long terme à plusieurs volets pour protéger le Quartier chinois de Toronto, pour lequel le statut patrimonial n’a pas été demandé. Pour réduire le caractère inaccessible de l’information sur les consultations publiques et la barrière de la langue, Friends of Chinatown Toronto a traduit l’information en chinois simplifié et a produit des affiches pour encourager la population à participer partout à Toronto. FOCT a aussi diffusé les informations sur les réseaux sociaux chinois, dont WeChat. Grâce à ces méthodes, au lieu des 10 personnes habituelles, le groupe a réussi à faire venir 100 personnes à la première consultation publique sur un projet immobilier à Toronto. 

FOCT a également tissé des liens étroits avec des militants locaux de longue date et des experts en urbanisme. Grâce à ces gens, le groupe a pu faire des recherches sur le salaire médian des habitants du Quartier chinois de Toronto – qui tourne autour de 28 000 $, ce qui est très bas pour Toronto – dans le cadre de ses revendications pour des logements abordables dans le secteur. Il a utilisé ces données pour présenter aux autorités municipales une définition de « logement abordable » plus ancrée dans la réalité des gens que celle qui prévalait jusque-là.  

FOCT a eu du succès grâce à une équipe très soudée et à des procédures systématiques d’enseignement de connaissances aux nouveaux membres bénévoles qui se joignent au groupe. Il dispose aussi d’un bon nombre de kits d’action directe que les gens peuvent utiliser. 

« Nous, on veut vraiment mettre l’accent sur la santé de la communauté. Notre projet à super long terme c’est d’avoir un organisme foncier solidaire. [Ça veut dire que] le terrain où le bâtiment est acquis va être dans la communauté de façon permanente et ne va jamais revenir sur le marché », dit Florence. 

Ayant vécu à Montréal auparavant, Florence croit que les groupes militants chinois de Montréal pourraient être plus efficaces et améliorer leurs chances de succès en tissant des liens avec d’autres groupes et en élaborant une stratégie à long terme plutôt que d’être réactifs devant les problèmes.

Le Groupe de travail sur le Quartier chinois prévoit adopter ces stratégies. Il cherche des amateurs des réseaux sociaux qui peuvent conscientiser les gens sur WeChat, Facebook et Instagram à Montréal. Il a aussi besoin de gens capables de concevoir des affiches en français, en anglais, en chinois simplifié, en chinois traditionnel et en vietnamien. 

De son côté, Me Chiu encourage fortement les Chinois à participer aux prochaines élections municipales. « Les Chinois doivent participer, comme toutes les autres communautés, et demander aux candidats ce qu’ils proposent pour protéger le Quartier chinois, pour lutter contre l’embourgeoisement, pour s’assurer qu’il y ait plus de services et pour protéger les résidents », énumère-t-elle.

Le professeur Seto, lui, voit une solution potentielle dans l’avenir de l’aménagement urbain. La semaine passée, ses étudiants en urbanisme ont présenté des plans d’aménagement urbain du Quartier chinois qui préservent l’héritage du secteur et permettent aux gens qui y vivent, qui y travaillent et qui le fréquentent d’avoir une bonne qualité de vie. Ces urbanistes de la relève ont déjà envoyé leurs plans à la Ville de Montréal. 

M. Yang, quant à lui, ne veut surtout pas que le quartier perde son héritage. « Si mon magasin se fait acheter, et qu’on m’interdit de le rouvrir, je serai super déçu. Je crois que tous les petits commerçants du quartier seraient déçus ! s’exclame-t-il avec tristesse et frustration. On perdrait le caractère et la culture de ce quartier. Tant que le Quartier chinois existera, les gens connaîtront l’existence de ce quartier et profiteront de belles choses ici. »

Pour aller plus loin…

Le Groupe de travail sur le Quartier chinois de Montréal tiendra ce dimanche à 20 h une rencontre consacrée à une stratégie de mobilisation. Les organisateurs encouragent fortement ceux qui parlent mandarin, cantonnais, taishanais et vietnamien de participer. Si vous souhaitez y assister, vous pouvez leur envoyer un message privé ici.