12 jours après le meurtre d'un homme dans son dépanneur, des gerbes de fleurs sont encore déposées devant son commerce à Ahuntsic Photo: Abdelali Essaouis
12 jours après le meurtre d'un homme dans son dépanneur, des gerbes de fleurs sont encore déposées devant son commerce à Ahuntsic. Photo : Abdelali Essaouis
Diamond Yao  » 
novembre 18, 2020

En entrant dans la salle funéraire, on pouvait tout de suite voir autour du cercueil les nombreux bouquets de fleurs que la communauté d’Ahuntsic a déposés devant le commerce de M. Yong, tué dans son dépanneur le 6 novembre dernier. Ce geste représente très bien l’esprit d’amour, de tristesse et de grande solidarité qui a entouré sa famille depuis cette attaque fatale dans le Dépanneur de Lille à Ahuntsic. 

Selon Danny Morin, qui travaille au commerce voisin et qui a été témoin du drame, trois jeunes dans le début de la vingtaine sont entrés au dépanneur à l’heure du midi avec une arme blanche et ont enlevé la vie au propriétaire. Après avoir commis l’acte irréparable en plein jour, ils sont sortis nonchalamment avec une caisse de bière. Les coupables n’ont toujours pas été retrouvés. Les membres de la famille de M. Yong ont tellement peur pour leur sécurité qu’ils n’ont pas voulu que son nom complet soit connu publiquement, une requête qu’on a acceptée par respect. 

Quand elle a eu vent du drame, Julie Gougeon, cliente régulière, ne voulait pas que la famille se sente seule dans cette épreuve et voulait leur faire comprendre que la communauté les soutenait. Le lendemain du meurtre, elle a organisé une vigile devant le dépanneur où plus d’une cinquantaine de personnes sont venues rendre hommage au propriétaire. Elles ont laissé beaucoup de cartes, de lettres et de bouquets de fleurs qui se retrouvent aujourd’hui autour du cercueil. 

Un père de famille dévoué à sa communauté

« On n’avait personne quand on a immigré ici au Canada de la Chine », nous a confié en mandarin une des amies de la famille présente aux funérailles qui a préféré rester anonyme. « La famille de M. Yong et la mienne, on était de la même culture, donc on s’entraidait et on prenait soin de chacun dans ce pays étranger. » Ainsi est née une amitié forte qui dure depuis plus de trente ans. Au fil de plusieurs années de soutien et de solidarité, les deux familles se sont soudées et se considèrent les unes les autres comme membres de la même famille. Le départ inattendu de M. Yong, un père de famille de 49 ans, a été très difficile pour tous. 

Il est évident que les valeurs familiales étaient très importantes pour ce propriétaire de dépanneur. Ses proches ont assemblé un grand diaporama plein de photos de souvenirs merveilleux : M. Yong en vélo avec son fils en arrière tout sourire, M. Yong en sortie de neige tirant ses enfants sur une luge, M. Yong fêtant plusieurs anniversaires devant de gros gâteaux avec ses proches. 

« C’est comme ça que je me rappelle de M. Yong », dit Mme Gougeon en regardant le diaporama de photos. Elle et son conjoint fréquentaient le commerce depuis plusieurs années pour faire leurs emplettes régulières, préférant soutenir leur petit dépanneur du coin plutôt que les grosses chaînes de supermarché. « C’était un monsieur très généreux, qui connaissait ses clients et qui prenait soin d’eux. Même M. Yong disait à mon conjoint qu’il fumait trop! », se rappelle-t-elle. 

Mme Gougeon n’est pas la seule à garder un souvenir chaleureux du propriétaire. Camille Duchesne, une autre cliente régulière, préférait le commerce de M. Yong aux autres plus proches de chez elle pour les mêmes raisons. « J’aimais mieux justement aller à lui parce que c’était le propriétaire. Il était vraiment plus sympathique que les autres », m’explique-t-elle, décrivant un homme toujours joyeux qu’elle allait voir chaque jour pour ses cigarettes quotidiennes. « Il [reconnaissait] les commandes de tout le monde. Quand je changeais ma commande un peu, il le remarquait toujours. » 

Un tsunami de solidarité communautaire

Quand elle a entendu la nouvelle, Mme Duchesne n’y croyait initialement pas. « Je me rappelle avoir pleuré, pas nécessairement de peine, mais vraiment de colère », se souvient-elle. Lorsqu’elle a finalement réalisé que ça concernait bel et bien son dépanneur préféré, sa rage l’a amenée à créer une campagne de collecte de fonds avec son copain pour aider la famille dans cette épreuve. La campagne a été partagée avec ses proches et plusieurs groupes Facebook du quartier d’Ahuntsic. Calvin Wu, le cousin de M. Yong, a eu vent de cette campagne et a continué de la partager avec son entourage, où elle a connu un grand succès. En moins de deux semaines, plus de 13 000$ ont été récoltés. 

« C’est des choses qui arrivent », dit-il. « Ça pourrait arriver à n’importe qui dans la rue. On s’attendait juste pas à ce que ça nous arrive. Mais bon, on doit faire tout ce qu’on peut maintenant pour passer à travers. » Il a aussi commencé sa propre campagne de levée de fonds pour soutenir la veuve, puisqu’elle ne pourra plus travailler après ce drame et qu’elle a trois enfants à soutenir. M. Wu tenait vraiment à honorer son cousin qui avait dédié sa vie à soutenir sa famille, et à aider celle-ci à défrayer les frais scolaires des enfants qui sont encore mineurs. À l’heure de la parution de cet article, la campagne a récolté plus de 5 000$. 

Les petits commerçants chinois en ont assez

« On est là pour être solidaire avec eux. C’est un des nôtres, un petit commerçant de la diaspora chinoise comme nous », affirme en mandarin une femme qui a préféré garder l’anonymat. « Quand quelque chose comme ça se passe, on doit vraiment faire du bruit pour faire comprendre aux gens que c’est inacceptable et qu’on ne va pas se laisser faire. » 

Comme plus d’une trentaine de personnes aux funérailles, cette femme ne connaissait pas M. Yong personnellement, mais partageait son métier. Ce groupe d’étrangers, unis par une même culture et une même profession et venus de partout dans la région de Montréal, était réuni dans une salle de repos. Les commerçants y partageaient leurs histoires communes, leur indignation face à cet acte contre l’un des leurs et leurs appels à l’action. La plupart sont des immigrés d’origine chinoise d’une cinquantaine d’années qui sont arrivés au Québec dans les années 90, comme l’était M. Yong. Dans ce groupe, la tristesse s’est transformée en colère qui les a poussés à agir. Personne ne voulait que M. Yong soit oublié. Ils voulaient tout faire pour honorer la dignité de sa vie et faire en sorte que son décès ne soit pas en vain. 

En effet, lorsqu’on les laisse s’exprimer dans leur langue maternelle, il est extrêmement clair que tous les commerçants chinois présents veulent se faire entendre. « Je ne comprends pas pourquoi on n’en parle pas dans les journaux », m’a témoigné en mandarin une autre commerçante, propriétaire d’une tabagie à Laval. « Au début des années 90, ma soeur s’est fait attaquer dans son commerce. Ça a fait la une du Journal de Montréal. Je suis sous le choc que cet événement-là ne fasse pas la une des gros journaux. » Tout comme les deux autres femmes qui étaient assises à côté d’elle, elle craignait réellement pour sa sécurité au travail depuis cet événement sordide. D’ailleurs, beaucoup de commerçants présents aux funérailles exprimaient un sentiment d’insécurité envers leur métier à cause de la pandémie et du vandalisme qui s’y fait de façon régulière. 

Briser le silence

« On doit être solidaires avec les autres petits commerçants, peu importe leurs origines, parce qu’on a tous les mêmes problèmes », affirme Wuhen Taxue, un petit commerçant qui a vu le commerce voisin du sien se faire fracasser les fenêtres la semaine passée. D’autres commerçants débordent aussi d’histoires de vols, de vandalisme et de clients qui les harcèlent. 

Shuling Chen, un ancien petit commerçant, en a assez que les personnes au pouvoir ignorent ces problèmes et les revendications des commerçants. Dans un discours passionné que le groupe de petits commerçants chinois a écouté attentivement, il a lancé un appel à la mobilisation. « Une personne peut en convaincre trois. Si on mobilise toute la communauté chinoise sur ça, on va se faire entendre. On va dire qu’on est en colère et qu’on est triste haut et fort », déclare-t-il en mandarin. « On doit continuer à faire des actions sans arrêt et agir pour mettre de la pression sur les gens! » 

Zi Xiang, un autre ancien petit commerçant, a suivi cette intervention avec son propre discours en mandarin où il a proposé des actions concrètes. « On va organiser une journée complète de manifestations dans la rue au centre-ville et on va écrire des lettres ouvertes aux politiciens et aux postes de police », déclare-t-il. « On va avoir des pancartes dans les vitres de nos dépanneurs pour protester contre ça. Si une personne fait quelque chose, les autres vont suivre. Nous, la diaspora chinoise, on doit vraiment se faire entendre quand des choses comme ça se passent! »  À cette annonce, la foule entière a applaudi. 

La minorité modèle passe à l’action

Bei Shan, une journaliste de Shanghai établie à Montréal depuis 2015 était également présente aux funérailles. Elle pense que le silence de cette communauté est dû à plusieurs facteurs : « Il y a beaucoup plus de dépanneurs que l’on pense, mais c’est juste qu’on les oublie parce que les propriétaires chinois ne parlent pas la langue ». Selon elle, la barrière de la langue et le sentiment d’insécurité des Asiatiques à Montréal réduisent au silence leurs nombreuses revendications. « Des immigrants, loin d’où ils sont nés, choisissent d’être tranquilles et travaillants », souligne l’animatrice de l’émission Montrenese, critiquant vivement le mythe de la minorité modèle.  «Je sais qu’ils ont besoin de quelqu’un qui veut […] sortir et s’exprimer [pour la communauté]. »

D’ailleurs, Marvin Rotrand, conseiller municipal de Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce, un quartier avec une grande population asiatique, a passé une motion visant à dénoncer les actes haineux envers les personnes d’origines asiatiques en juin dernier. La motion, appuyée par plusieurs organismes asiatiques, l’Union des Étudiants de Concordia, l’Association étudiante de l’Université McGill, et le Centre de Recherche-Action sur les Relations Raciales (CRARR), constitue une démarche historique pour dénoncer la montée du racisme anti-asiatique. Entre autres, la motion demande au conseil municipal d’assurer la sécurité des Montréalais et Montréalaises d’origine asiatique.

Mais entre-temps, la communauté est déjà en train de se prendre en main. Jimmy Chan et Eddy Li, un militant pour la communauté asiatique et le propriétaire d’une compagnie de gardes de sécurité, ont travaillé ensemble pour créer une unité de sécurité professionnelle qui va patrouiller le quartier chinois toutes les nuits. L’unité 21 de la SPVM les a rencontrés pour collaborer ensemble sur la sécurité du quartier, un esprit de coopération très inhabituel pour des policiers.

Le meurtre de M. Yong est-il un crime haineux? Il est difficile de savoir à ce stade-ci, mais toutefois, le CRARR signale une montée de cas de crime haineux envers les Asiatiques depuis le début de l’année. L’organisme offre des services d’aide juridique pro bono pour les victimes de crime haineux, qui sont souvent laissées à elles-mêmes et qui manquent d’informations sur comment procéder. L’organisme offre actuellement des services en mandarin et en cantonais, en plus de services en français et en anglais. M. Niemi suggère aux victimes de contacter son organisme aussitôt que possible après une agression afin qu’elles soient informées de leurs options et évitent de faire des erreurs d’ignorance. 

Bien loin du stéréotype de la minorité modèle silencieuse qu’on leur attribue souvent, il est clair que les Asiatiques ont soif de changement. Ils sont prêts à s’organiser pour être solidaires de l’un des leurs qui est parti trop tôt, à défendre leurs intérêts et à défendre leur place au Québec.