Un collage sur le consentement posé à Montréal durant la seconde vague de dénonciations #Metoo Photo: Marine Caleb
Marine Caleb  » 
Décembre 11, 2020

Cet article sur le consentement comporte deux volets. Le premier s’attarde à ce qu’est le consentement, tandis que le second traite de la façon de l’appliquer au quotidien.  

Le consentement, c’est quoi ?

De façon plus ou moins automatique, quand on dit consentement, on pense à la sexualité. On pense aux slogans « No means no » ou « Sans oui, c’est non ». On se rappelle les révélations auxquelles le mouvement #MeToo a donné lieu, ainsi que les débats sur les violences sexuelles et conjugales. 

Seulement, cette question va au-delà du « oui », du « non » ou de la sexualité. Le consentement ne concerne pas seulement les survivants et les agresseurs. Il est partout : dans les petites décisions du quotidien et dans toutes les relations, qu’elles soient familiales, amicales, amoureuses ou professionnelles. 

C’est justement parce qu’il touche tout le monde qu’il est plus difficile à mettre en pratique dans la vie quotidienne. De nombreux défis rendent le consentement difficile à appliquer, à vivre et à partager. 

Pression sociale

Parmi ces défis, il y a la pression sociale, que ressent notamment Annick*. Enseignant le français aux adultes au Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM), la jeune femme a une conception libre, ouverte et honnête des relations. Elle a ainsi tendance à se définir comme libertine. 

Elle nous raconte une soirée où elle a refusé les avances d’un homme. « Je suis allée souper chez un couple d’amis. À un moment donné, elle est allée se coucher et je suis restée avec lui. Il a tenté de m’embrasser, mais j’ai refusé. Selon mes amis, j’aurais dû partir quand elle a été se coucher, j’aurais dû sentir la tension entre lui et moi, raconte-t-elle en se demandant ce qu’elle a fait de mal.  J’avais pourtant l’impression d’avoir fait une grande avancée, car j’ai dit non et je m’y suis tenue ! »

Elle explique qu’elle continue à accepter des choses qu’elle regrette ensuite ou à consentir à avoir des rapports sexuels sans le vouloir vraiment, parce que c’est ce que l’autre attend d’elle. « Il est difficile de fréquenter quelqu’un sans qu’il s’attende à ce qu’on couche ensemble », déclare-t-elle. Annick a donc l’impression d’accepter surtout pour ne pas décevoir, pour répondre aux attentes qu’on se fait à son sujet, et estime que ces différentes pressions ont une influence sur son choix ou le rendent confus. « Quand on est une femme, on subit de fortes pressions qui influent sur nos décisions », se désole-t-elle.

« Ce n’est pas uniquement aux hommes de se remettre en question. La socialisation reste binaire, patriarcale et sexiste. On est élevés dans ces rapports problématiques : les femmes qui savent ce qu’elles veulent font peur, c’est à l’homme d’être fort et de “s’essayer” », explique Nesrine Bessaih, anthropologue et rédactrice, avec le collectif La CORPS féministe, de Corps accord : guide de sexualité positive. Pour que le consentement ne soit pas simplement une théorie qu’on étudie, elle aimerait que la question du consentement soit popularisée.

 

 

De l’éducation au consentement

Le consentement commence dès l’enfance, et son absence peut entraîner des violences sexuelles dès la cour d’école. Si les cours obligatoires d’éducation sexuelle instaurés en 2018 sont encourageants en raison de leur approche plus positive et diversifiée, Kharoll-Ann Souffrant, travailleuse sociale et doctorante en service social, les trouve insuffisants. Selon elle, combler ces lacunes implique que la notion de consentement ne soit pas simplement abordée en termes sexuels, mais qu’elle soit également élargie à la vie quotidienne. « Il faudrait développer la capacité des jeunes à dire qu’ils ne se sentent pas à l’aise ainsi que leur sensibilité et l’écoute de l’autre », détaille-t-elle pour expliquer que le consentement doit devenir une réalité concrète avant d’être enseigné. 

C’est ce que tentent de faire Valérie et François avec leurs enfants. « Je veux que mes filles, comme mes garçons, acquièrent l’habitude de demander et de se sentir libres d’accorder leur consentement – et de le faire de façon éclairée », explique Valérie. « Si on fait une sortie, je reste démocratique. J’écoute leurs idées, même si je garde toujours un droit de veto en tant que parent », poursuit François. 

Valérie et François sont en couple depuis sept ans. Âgés de 39 et 40 ans, ils sont chacun les parents de deux enfants et ont eu une fille ensemble. Ils vivent à Joliette et, dans leur relation comme dans leur famille, le consentement est partout. Ils communiquent beaucoup et revoient régulièrement les règles de leur vie commune et leurs limites. « On évolue tout le temps ; donc quelque chose qui était auparavant acceptable pour moi peut cesser de l’être et vice-versa. » Loin d’être irréprochables, ils peuvent aussi avoir des blocages. « Parfois, je peux être mal à l’aise et incapable de m’exprimer de façon logique. Cela peut me prendre jusqu’à quelques jours pour réfléchir avant d’en parler à François », raconte Valérie.

Le consentement passe aussi par les gestes

François ajoute qu’il fait constamment attention, car, même après des années, il a encore peur de faire du mal. Comme d’autres hommes, il craint de franchir les limites de Valérie sans le savoir, même quand elle accepte. Car le consentement n’est pas uniquement verbal. Il s’exprime aussi physiquement, c’est-à-dire par les gestes, l’attitude, bref, par le langage non verbal, qui représente 90 % de la communication. Une proposition ne nous plaît pas ? On croise les bras, on recule, la voix se fait plus grave, mais on finit par accepter pour ne pas blesser l’autre, parce que ce n’est pas si grave ou parce que l’autre est vraiment enthousiaste.

Être à l’écoute du non verbal n’est pas toujours facile, à tel point qu’il peut être utile de demander une confirmation orale. C’est l’approche que privilégie François quand il n’est pas sûr. « J’essaie toujours d’obtenir un consentement explicite en posant beaucoup de questions et en rassurant l’autre le plus possible pour qu’elle se sente à l’aise de me dire non », explique-t-il. En effet, que sa partenaire dise « oui » ne signifie pas forcément qu’elle soit totalement d’accord. Pour être valide, le consentement doit être libre, éclairé et enthousiaste. « Enthousiaste » parce que la personne qui consent doit se connaître, savoir ce qu’elle aime ou pas et comprendre ses désirs.

Consentement enthousiaste

Le mode de vie de Valérie et de François constitue une preuve que le consentement est applicable au quotidien et dans toutes les relations. Seulement, leur approche exige une importante remise en question. On se souvient tous d’une situation où on a peut-être consenti sans vraiment avoir envie, de moments où on a agi sans prêter attention au fait que l’autre n’était pas totalement enthousiaste. Mais qui y a déjà réfléchi plus profondément, en allant au-delà du couple ou de la relation sexuelle, afin de changer ses façons de penser et d’agir ?

Jordan* est un graphiste de 39 ans. Célibataire depuis peu, il vit seul dans un studio à Montréal. Notre discussion l’amène à réfléchir au consentement et à ses relations. Il raconte avoir beaucoup évolué en vieillissant. Plus jeune, il faisait moins attention au consentement des femmes qu’il fréquentait, non pas par abus, mais par légèreté et insouciance. Jordan explique également que, comme beaucoup d’autres, il lui est arrivé de se forcer, de consentir sans envie aux désirs de sa partenaire. « En tant qu’homme, il y a le fait que tu ne veux pas passer pour un mauvais coup, que tu as envie de satisfaire l’autre », réfléchit-il.

Son récit fait écho à celui de nombreux autres individus. Il peut être parfois difficile de bien comprendre son envie ou de savoir comment l’exprimer. C’est que le consentement implique deux opérations : comprendre ses propres désirs, ses besoins et ses malaises, mais aussi savoir les partager à l’autre.

Pour certains, le développement de la conscience de soi est un défi de taille. Ce peut être le cas de ceux qui font passer le bonheur des autres avant le leur ou de ceux que la routine domine tellement qu’ils n’écoutent plus leur corps. Pour d’autres, c’est la communication qui pose problème. Dire non à l’autre peut l’offenser ou le décevoir. Et il y a aussi le risque de révéler une sensibilité ou une vulnérabilité qu’on n’a pas été éduqué à montrer.

Alors, comment faire pour se connaître et s’exprimer ? Dans le deuxième volet de cet article, nous vous présenterons une série d’idées et d’initiatives permettant de pratiquer, de mettre en œuvre et de populariser le consentement.

*Afin de préserver l’anonymat de ces personnes, leur prénom a été changé.