Photo: Pablo Ortiz

La COVID-19 n’épargne personne. Tandis qu’on exige que chacun reste chez soi, il faut se rappeler que la population itinérante n’a pas ce luxe. Comment la pandémie affecte-t-elle cette population oubliée ? Et comment celle-ci va-t-elle composer avec le couvre-feu ? Ceux qui vivent la crise de près témoignent. 

À partir de demain, il sera interdit d’être dans les rues du Québec de 20 h à 5 h. Les conséquences du non-respect du couvre-feu seront lourdes : les contrevenants s’exposeront à une amende salée de 1 000 $ à 6 000 $. 

Le premier ministre François Legault ne prévoit pas d’exception pour la population itinérante. « Il y a des endroits qui sont prévus. Ce qu’on souhaite évidemment, avec le froid, c’est qu’ils soient à l’intérieur ; et il y a assez de places », a-t-il déclaré en conférence de presse. Interrogé à ce sujet, le bureau du premier ministre assure qu’il y a suffisamment de places disponibles à l’heure actuelle pour répondre aux besoins, ajoutant que des actions sont mises en œuvre en ce moment avec les organismes communautaires et la Ville de Montréal. 

Le son de cloche est cependant différent du côté des services et des refuges, qui estiment que les services d’urgence sont déjà saturés et qu’il n’y a pas assez de places disponibles. Nakuset, qui dirige le foyer des femmes autochtones de Montréal, voit là un grave problème. « Vous allez leur donner des contraventions ou les ignorer ? Dans les deux cas, ça ne va pas », déclare-t-elle. « Vous ne pouvez pas faire en sorte que les gens qui vivent dans la rue “restent chez eux” si vous ne leur avez rien donné. S’il y a 4 000 personnes itinérantes, on a besoin de 4 000 lits », dit-elle. D’après les derniers dénombrements, 3 150 personnes étaient en situation d’itinérance en 2018 à Montréal. Un nombre qui a vraisemblablement beaucoup augmenté depuis. Seules 1 526 places seront disponibles pour les personnes en situation d’itinérance, selon la Ville de Montréal, qui précise qu’elle travaille « en concertation avec le SPVM, le réseau de la santé et les organismes communautaires pour soutenir et accompagner les personnes vulnérables avec une approche de tolérance et de compassion ». 

Du côté du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), il n’y a toujours pas de plan d’action concret pour l’application de ces mesures auprès de la population itinérante à la veille du couvre-feu. « Une approche préventive et adaptée sera privilégiée », nous indiquent simplement les relations médias du SPVM. 

Pour la population itinérante, l’éclosion de cas de COVID et le couvre-feu sont des facteurs qui aggravent leur situation déjà précaire. 

Une plus grande insécurité

David Chapman et Joyce Méus, à l’accueil de Résilience, un refuge de jour
Photo: Christelle Saint-Julien

Cette précarité se fait sentir dans les refuges, qui doivent aujourd’hui composer avec un nouveau problème de taille. « S’il y a une éclosion ici, nous pourrions devoir fermer à tout moment », dit David Chapman, coordonnateur de Résilience Montréal, un refuge pour personnes itinérantes. La menace est bien réelle : une augmentation catastrophique des cas de COVID-19 a forcé la fermeture temporaire de La Porte ouverte, un autre refuge, en décembre dernier. Près du centre-ville, de nombreux cas d’infection ont également été recensés au refuge Projets Autochtones du Québec (PAQ). 

Si le personnel est sur le pied de guerre chez Résilience Montréal, la bonne humeur y règne aussi. À l’entrée, les intervenants accueillent la clientèle avec du désinfectant pour les mains et un thermomètre, et lui offrent des couvre-visages. Les gens ne peuvent plus s’attarder, ni se reposer dans le refuge, ni même discuter plus longuement avec les intervenants. À l’intérieur, on n’admet pas plus de 12 visiteurs à la fois. « Ils viennent chercher de la nourriture et des vêtements derrière une vitre de plexiglas. Ensuite, ils repartent immédiatement dehors, dans le froid », explique avec tristement le coordonnateur du refuge. 

 « Certains vivent mal cette rigidité. Mais on leur explique qu’on n’a pas le choix, ajoute M. Chapman. On veut traiter les gens avec respect et dignité, mais avec ces mesures, c’est impossible. »

Au lieu de vaquer à ses activités habituelles, le personnel concentre ses efforts ailleurs. « Le véritable enjeu de sécurité, c’est qu’ils aient un abri », déclare Joyce, qui travaille comme intervenante. Son rôle consiste à faciliter l’accès au logement à la clientèle de Résilience, et à lui offrir du soutien. À la suite de l’augmentation du nombre des infections, tous les rendez-vous à son horaire ont été annulés. « Je comprends qu’il s’agit d’une situation d’urgence », reconnaît-elle. Ce qu’elle craint surtout, c’est que la relation qu’elle entretient avec sa clientèle en souffre. « Je passe énormément de temps à les aider à chercher pour gagner leur confiance. J’ai vraiment peur que toute cette relation, que la confiance soit brisée. »

Près du refuge, au coin des rues Atwater et Sainte-Catherine, on rencontre Mike. « Les gens commencent à être confus. Que sommes-nous censés faire ? demande le jeune homme, qui vit dans la rue. « Tout change constamment, les gens sont confus », dit-il en faisant référence aux mesures et aux services disponibles. « Tout le monde n’a pas d’endroit où aller. Maintenant, les refuges sont fermés, et les gens ne peuvent pas aller dormir. Et je sais qu’il y a beaucoup de gens qui doivent s’isoler », explique Mike. « Les gens se font chasser, et les choses ne vont pas s’améliorer, poursuit timidement le jeune trentenaire. Nous étions nombreux ici avant – beaucoup d’Inuits, d’Autochtones. Maintenant, nous ne sommes plus qu’une poignée. » Il croit que plusieurs des gens de sa connaissance sont morts, à moins qu’ils n’aient trouvé un logement ou quitté la ville pour retourner dans leur communauté. « Depuis le coronavirus, on nous embête constamment », dit-il en pointant la station de métro et le centre commercial Alexis Nihon. 


Des éclosions inévitables

À quelques rues de Résilience, on croise Franky, qui loge présentement dans les locaux de Chez Doris, un refuge pour femmes itinérantes. Cette mère de famille de 53 ans a perdu son emploi de concierge d’immeuble en octobre dernier. Elle venait alors de perdre sa mère, décédée des suites d’un cancer. Une fracture de l’épaule, survenue le 13 décembre, l’a ensuite empêchée de reprendre le travail. Inébranlable, Franky demeure cependant positive. Son attitude est contagieuse ; elle nous fait rire tout au long de l’heure que nous passons avec elle. Itinérante depuis peu, elle espère que le contexte actuel permettra au moins d’attirer l’attention sur ce que vivent les sans-abris et les personnes vulnérables. « J’ai mené plusieurs batailles, et voilà la suivante : l’itinérance, et la façon dont les gens sont traités. » « Être itinérant, c’est beaucoup de travail, surtout avec le confinement en zone rouge », nous confie-t-elle. « Chaque jour, on doit quitter les lieux pendant une heure pour que le ménage soit fait. On peut normalement aller au centre commercial pendant une heure. Maintenant, dès qu’on entre, les agents de sécurité nous disent qu’on ne peut pas rester là. On ne peut pas non plus aller chez McDonald’s manger pendant une heure et revenir. Tout est fermé, où doit-on aller ? » plaide-t-elle. Il faut rester dehors. Les haltes-chaleur ne sont pas aussi faciles d’accès depuis les éclosions de cet hiver. 

Chez Doris, où on accueille en moyenne 70 femmes en situation d’itinérance chaque jour, la capacité de l’établissement a été réduite aux mesures de sécurité. Actuellement, seules 40 femmes peuvent être à l’intérieur en raison des mesures de distanciation sociale. À l’origine un refuge de jour, l’organisme a pu prolonger ses heures d’ouverture et offre un hébergement de nuit depuis le 1er décembre. Les éclosions dans les refuges voisins inquiètent la direction. « Il y a un pourcentage de la population itinérante qui est positif en ce moment, et ça peut être pire, croit Marina Boulos-Winton, directrice de Chez Doris. Quand un refuge ferme, ça enlève une ressource dans le milieu. » Si l’organisme a évité le pire pour l’instant, la situation demeure préoccupante. « Je n’ai eu qu’un seul cas de COVID parmi les employés, mais j’ai dû retirer huit personnes du travail », indique Mme Boulos-Winton. L’absence temporaire de ces employés a forcé la réorganisation des activités du refuge, qui a alors dû externaliser certains services pour pallier le manque. 

« La santé publique nous a dit de ne pas accepter de nouvelles femmes », indique la directrice de Chez Doris. « On ne sait pas si une personne qui rentre dans notre bulle ne va pas contaminer quelque chose. On essaie de diriger les femmes ailleurs ou alors, si elles sont nouvellement itinérantes, on les prend », explique-t-elle. Elle souhaite surtout que les itinérants évitent de fréquenter différents endroits pour obtenir des services. « On ne veut pas que les femmes se promènent de refuge en refuge. Elles doivent maintenant choisir un refuge et continuer à utiliser le même. »

Les défis du dépistage 

Interrogée par La Converse, la Ville de Montréal nous dit qu’elle soutient les organismes communautaires dans les différentes ressources pour assurer le maintien des services. Mais Mme Boulos-Winton pense que les mesures mises en œuvre par la Ville ne sont pas adaptées à la réalité des itinérants. Si l’un d’eux présente des symptômes de COVID-19, on le dirige généralement vers la clinique de l’Hôtel-Dieu pour qu’il y subisse un test de dépistage. Les personnes en attente de leurs résultats sont ensuite dirigées vers des services de « zone orange » pour qu’elles puissent s’isoler. Celles qui obtiennent un résultat positif sont envoyées en « zone rouge » pour être traitées et isolées. Les places sont limitées, et les établissements fonctionnent à plein régime. « Pour les personnes itinérantes, c’est très difficile de s’isoler, à moins qu’on leur offre une chambre pour toute la journée. Mais ce n’est pas tout le monde qui peut rester dans sa chambre », explique Mme Boulos-Winton. Ils doivent continuer à utiliser les ressources dont ils ont besoin. » 

Selon la directrice, le va-et-vient des individus entre différents services contribue à la propagation du virus, surtout si ces personnes sont contaminées. « Il n’y a pas assez de services pour ceux qui consomment, donc ils se promènent et infectent les autres », croit-elle. Le refuge de PAQ, qui dessert la communauté autochtone, est l’un des rares établissements qui offrent ce type de service. Il a été identifié comme un foyer de contagion. 

Les refuges demandent des solutions 

Marina Boulos-Winton souhaite que des tests rapides puissent être accessibles dans les refuges, mais également dans des aires ouvertes comme le square Cabot, que fréquentent les personnes itinérantes. David Chapman abonde dans le même sens. « Cet été, un site de dépistage a été mis en place au square Cabot en collaboration avec le CIUSSS », précise-t-il. Pour le moment, aucune initiative du genre n’est menée. « Il y a une patinoire que presque personne n’utilise. Beaucoup d’argent a été dépensé pour donner à la classe moyenne une chance de s’évader. Ce qui aurait pu également être mis en place, c’est une grande tente avec un chauffage adéquat où les sans-abris auraient pu se tenir à distance les uns des autres, en toute sécurité. »

À la Maison du Père, qui offre plusieurs services, dont l’hébergement d’urgence, la réinsertion sociale ainsi qu’une résidence pour les aînés qui ont un vécu d’itinérance, les mesures ont également été resserrées pour prévenir une éclosion. Grâce au statut dont bénéficie l’établissement, les aînés qui résident à la Maison du Père se font régulièrement dépister sur place par du personnel médical. Par contre, la clientèle qui fréquente le refuge doit suivre les étapes de dépistage mentionnées plus haut. 

Jaëlle Begarin, directrice des programmes cliniques à la Maison du Père, souhaite que la gravité de la situation dans laquelle les itinérants sont plongés soit prise en compte. « On veut vraiment que la santé publique continue de nous mettre dans son volet prioritaire – dans les accès aux mesures, aux équipements et, surtout, à la vaccination », insiste-t-elle.

« Toutes les organisations offrant des services aux itinérants devraient être sur la liste prioritaire pour obtenir le vaccin, en particulier les organisations autochtones. Si les travailleurs sont vaccinés, ils pourront ensuite aller travailler », ajoute pour sa part Nakuset. 

Cette dernière souhaite également que la Ville déclare l’état d’urgence pour les refuges montréalais. « Le gouvernement provincial aurait dû avoir un plan d’action, surtout à l’approche de l’hiver », croit-elle. La directrice du Centre des femmes autochtones de Montréal souligne également que l’armée, comme elle l’a fait dans les CHSLD, pourrait aller prêter main-forte dans les refuges pour itinérants. 

« Les itinérants pourraient séjourner dans des tentes chauffées surveillées par des membres de l’armée. J’espère vraiment qu’à un moment donné, ils vont offrir des solutions avant que des organismes aient à fermer leurs portes. Les itinérants n’ont rien, et là, ils ont encore moins », conclut-elle. 

Voici donc les solutions que proposent les intervenants. Des solutions qui ne datent pas d’hier. Le gouvernement saura-t-il les écouter ? À voir dans les prochains jours.