Des participants qui pratiquent la calinothérapie / Photo: Valérie Hébert-Gentile
Marine Caleb  » 
Décembre 12, 2020

Cet article est le second volet de notre reportage sur le consentement. Le premier a pour titre « Comprendre les non-dits du consentement ». 

Auparavant, Valérie Hébert-Gentile pratiquait la câlinothérapie : elle donnait des câlins à ses clients, selon leurs demandes et sans sourciller. Jusqu’à souffrir d’épuisement professionnel. « Je voulais rendre les gens plus heureux avec mes câlins, mais je n’ai pas respecté mes limites », raconte Valérie, que tout le monde surnomme Alie. Dans sa pratique professionnelle de donneuse de câlins, le client était roi et ses souhaits devaient être exaucés, même quand la demande ne convenait pas à Alie. Peu à peu, un malaise s’est installé. Et c’est en suivant une formation aux États-Unis qu’Alie a compris qu’elle devait dire non aux demandes qu’elle n’appréciait pas, même avec un client. « Ça va de toute façon se ressentir sur le câlin si je ne suis pas à l’aise », explique-t-elle.

Elle poursuit la câlinothérapie avec l’organisme à but non lucratif Calia, mais en plaçant le consentement au cœur de ses ateliers. Elle est convaincue que les câlins constituent un outil précieux pour éduquer au consentement. Durant ses ateliers, les participants sont simplement invités à se donner des câlins pour pratiquer la notion dans un milieu sécuritaire et bienveillant. Cela afin de l’appliquer dans leur quotidien et dans leurs relations.

Le b. a.-ba du consentement

Mme Hébert-Gentile a imaginé un acronyme pour faciliter la mémorisation des notions fondamentales liées au consentement : RÉELS – pour Réversible, Éclairé, Enthousiaste, Libre et Spécifique. Dire oui une fois n’engage pas forcément à tout. « Dans ma génération, on n’a pas appris ça ! Si je dis oui une fois, je suis censée aller jusqu’au bout ! Mais je peux me rétracter, j’ai le droit ! » s’exclame-t-elle. Accepter une chose en particulier ne signifie pas qu’on consent à tout : le consentement est toujours réversible et spécifique à une action précise. Une notion sur laquelle elle insiste beaucoup.

Le consentement doit aussi être libre de toute contrainte, de tout rapport de pouvoir et de toute crainte de blesser l’autre. Il est à la fois éclairé, car chacun doit avoir conscience de soi, de ses intentions, et enthousiaste. « Il faut se poser la question et se dire que, si on hésite, c’est qu’une partie de soi ne veut pas et qu’une autre essaie de se convaincre. En cas de doute, on s’abstient ! » résume Mme Hébert-Gentile.

À ceux qui critiquent la complexité de la notion de consentement et le fait de demander la permission à chaque fois pour s’assurer de l’enthousiasme de l’autre, elle répond que « demander n’est pas forcément plate ». En couple, demander peut être sexy. Entre amis ou en famille, poser des questions peut susciter une réflexion que l’autre n’aurait pas eue si on n’avait pas sollicité son avis. Et puis, si demander n’est pas possible ou qu’une erreur survient, il reste toujours la possibilité d’en parler : « Il importe de rester à l’affût, d’être conscient des réactions et des besoins de l’autre », précise-t-elle.

La roue du consentement pour comprendre

La roue du consentement de Betty Martin

Les exercices que Mme Hébert-Gentile propose dans ses ateliers sont associés à la roue du consentement, un outil inspiré du milieu BDSM, où le consentement est central et codifié. Cette roue a été imaginée par Betty Martin, coach de vie et formatrice. D’autres éducateurs et praticiens l’utilisent pour enseigner le consentement. C’est le cas du collectif Slow Sex Love Life, dont font partie Anne-Flore Baron et Emmanuelle Duchesne, qui donnent des ateliers de développement personnel consacrés à une sexualité positive. Si la sexualité est un thème central de ces ateliers, elle n’y est pas omniprésente : les exercices qui y sont proposés touchent à tous les pans de l’existence.

La roue du consentement est un jeu auquel on peut s’adonner au quotidien pour se créer des moments de pratique et d’exploration, que ce soit avec son enfant, son conjoint, un parent ou un ami. 

La roue permet d’explorer deux types de postures : celles où l’on donne et celles où l’on reçoit. « Les deux cadrans du haut sont ceux de l’action du toucher et ceux du dessous impliquent d’être touché », explique Anne-Flore Baron. À tour de rôle, les joueurs explorent les actions de ces cadrans. 

À cela s’ajoute la notion de cadeau. À gauche, on offre ou on accorde quelque chose à l’autre pour son plaisir. À droite, le cadeau est permis ou pris à l’autre. « Cette notion de cadeau permet une nuance essentielle : celui qui touche peut le faire pour répondre à son propre désir ou pour satisfaire celui de l’autre », ajoute Mme Baron.

La roue permet de pratiquer tous les aspects du consentement, chacun ayant généralement un rôle dans lequel il est à l’aise et un autre dans lequel il est gêné. Par exemple, les stéréotypes de genre veulent que certains aient plus tendance à agir ou à prendre, selon leurs propres besoins. À l’inverse, d’autres sont généralement dans la position de service, du care pour l’autre, jusqu’à oublier leurs propres besoins.

Cet outil est ainsi un moyen de bousculer les normes, d’inverser les rôles et de reprendre possession de soi. Et ce, avec transparence et honnêteté. « Si l’un a envie de toucher les fesses de l’autre pour son propre plaisir, il doit le dire sans maquiller sa demande avec une faveur : “Un petit massage te ferait du bien, non ?” », illustre Mme Baron en plaisantant.

 

 

Des exercices pour comprendre ce qui forge le consentement

Pour Emmanuelle Duchesne, auteure de 50 exercices de slow love et sex meditation, il importe de prendre conscience de l’ensemble de ses caractéristiques (classe sociale, origine, religion, etc.) et de s’en libérer pour qu’elles ne représentent plus une entrave au consentement. Il y a toujours des situations où il est plus difficile de dire non. Il faut donc comprendre pourquoi et se libérer de ces contraintes. 

Elle explique que les participants de ses ateliers ont directement pu appliquer les leçons qu’elle enseigne dans leur quotidien. « Une personne qui est venue dans mes ateliers m’a raconté qu’une fois, dans le bus, un passager la collait alors qu’il y avait suffisamment de place. Au lieu de subir ce désagrément, elle lui a demandé de lui laisser de l’espace. Ça s’est très bien passé, et elle ne s’est pas énervée », se réjouit Mme Duchesne. La pratique du consentement est pour elle le moyen de reprendre possession de sa capacité d’agir, sans se sentir comme une victime et sans créer de tensions.

Comment répandre un consentement libre, enthousiaste et éclairé ?

Pourtant fort intéressants, ces ateliers sont encore loin d’être répandus. Ils attirent généralement des personnes qui sont déjà initiées, en majorité des femmes. Pour Emmanuelle Duchesne, une éducation globale au consentement est de mise. « On ne nous forme pas au consentement. À un moment donné de notre vie, on se rend compte que c’est désormais à nous de choisir, plus à nos parents. Dire son avis expose à l’humiliation et rend vulnérable. Mais cela ne devrait pas être comme ça », explique-t-elle. La lutte contre la culture du viol passe par l’enseignement du consentement à l’école, mais aussi auprès des moins jeunes.

Valérie Roy, enseignante à l’Université Laval et membre du groupe de recherche Masculinités et société, estime que les mentalités peuvent évoluer grâce à la prévention. « Comment changer les mentalités ? Il faut s’adresser à l’ensemble de la population, à toutes les tranches d’âge », précise-t-elle. Par exemple, les campagnes de prévention de l’alcool au volant permettent de changer les comportements et les mentalités à long terme.

Mme Roy estime que, ce qui importe, c’est la manière dont on parle du consentement. « Si on en parle de façon négative, ça va donner l’idée de privation. À l’inverse, une approche positive peut aider à sortir des idées reçues, des clichés, et amener chacun à se demander quel genre de pratique il aime », détaille-t-elle. Cela peut vouloir dire ramener la personne à ce qu’elle a vécu pour la sensibiliser aux conséquences et développer l’empathie. 

« Il faut incarner le consentement afin que chacun puisse se l’approprier », déclare-t-elle. « Incarner le consentement » pour offrir un modèle auquel tout le monde puisse s’identifier, peu importe le genre. « Incarner le consentement » pour sortir des stéréotypes de genre, que les hommes subissent et perpétuent aussi. Et enfin, « incarner le consentement » pour vivre des relations sur un pied d’égalité avec autrui.


Pour aller plus loin…  

Deux jeux pour s’exercer au consentement :
-Le jeu du oui et du non, pour comprendre que dire « oui » ou « non » appartient à la personne qui prononce ces mots. A demande à B s’il peut poser sa main sur l’épaule de B. B répond oui. Plus tard dans le jeu, alors que A repose sa main sur l’épaule de B, ce dernier dit non. Une manière de montrer que le consentement dépend du moment, de l’humeur, de l’envie, bref de l’état mental et physique de chacun. Cet exercice peut de prime abord sembler formel, mais il suscite souvent des rires et des discussions profondes.

-Le jeu du désir, pour pratiquer le consentement sans se toucher. Une femme demande à son amie quel est son désir. Cette dernière doit dire ce qui lui passe par la tête, même si c’est farfelu et irréalisable. Celle qui a posé la question doit prêter attention à ce que lui fait cette envie exprimée (fourmillements, rire, colère, fermeture), doit le dire, puis poser une autre question. Les deux amies changent ensuite de rôles. « Pour moi, ce jeu montre que ce n’est pas parce qu’un désir est exprimé qu’il doit être assouvi. Cela apprend à jouir du pétillement du vivant dans le désir, mais sans se laisser emporter. On savoure le désir », commente Anne-Flore Baron.

Corps accord : guide de sexualité positive, écrit par Nesrine Bessaïh et La CORPS féministe. Il s’agit d’une adaptation du célèbre ouvrage Our Bodies, Ourselves consacré à la santé des femmes.

-Dans une vidéo, Nina Luka explique le fonctionnement de la roue du consentement et propose « le jeu des 3 minutes » pour pratiquer le consentement. 

-La Fédération des enseignantes et des enseignants de l’Ontario a lancé le projet Bien-ê[email protected]’école ainsi que le jeu des 3 OUI du consentement. Un jeu pour petits et grands.