Marina Mathieu s'interroge sur le rôle des hommes dans la lutte contre la violence faite aux femmes.
Photo: Pablo Ortiz

Au rythme malheureux où les féminicides se multiplient au Québec, le mouvement contre la violence faite aux femmes prend de l’ampleur dans les médias. Les hommes prennent de plus en plus la parole à ce sujet, et ce phénomène cause des remous. Certains y voient le symptôme d’un problème plus grave.

Marina Mathieu, activiste afroféministe et consultante en communication, porte un regard critique sur la situation. « Contrairement aux hommes, les femmes ne me semblent pas s’être mises de l’avant. Par contre, j’ai vu beaucoup de femmes s’interroger sur le fait que ce soit des hommes qui portent le message, dit-elle. Je ne comprends pas qu’on leur donne autant de place, sans voir le problème là-dedans. » Elle s’interroge sur le fait que les hommes puissent occuper autant d’espace sans réaliser que cet espace devrait être partagé ou distribué. 

Kharoll-Ann Souffrant, travailleuse sociale et étudiante au doctorat en travail social, s’attarde à la question de la violence contre les femmes dans le cadre de ses recherches et de l’enseignement qu’elle offre. Elle estime que les hommes doivent faire partie de la solution, car ils font également partie du problème. « On ne peut pas parler aux femmes tout le temps ; on doit aussi inclure les hommes », affirme Mme Souffrant, qui croit toutefois que cela doit être fait d’une certaine manière. « Il y a une tendance à se positionner en dehors du problème, explique-t-elle. Quand les gens se présentent comme les héros de l’histoire, et que ce n’est pas à propos d’eux, ça provoque un malaise. » 

Parler pour changer 

Pour Will Prosper, Rito Joseph, Ricardo Lamour et Thierry Lindor, les instigateurs de l’initiative Parle à tes boys, la mort de Rebecca Harrison, qui a été tuée par son conjoint, est « la goutte qui fait déborder le vase ». Depuis février dernier, dans la foulée de l’affaire Camara, les quatre personnalités publiques, qui se sont liées d’amitié, ont pris l’habitude d’avoir de longues conversations téléphoniques pour discuter d’enjeux qui touchent les communautés. 

C’est ainsi qu’est née la campagne Parle à tes boys, qui invite les hommes à avoir des conversations, à réduire le patriarcat et le sexisme et à revoir leurs manières d’agir. Lancé récemment, le mouvement a rapidement pris de l’ampleur. 

Le groupe voit les effets directs d’un tel projet auprès du public. L’initiative fait tout particulièrement mouche auprès des jeunes hommes, qui se livrent et se confient, et prennent part à la discussion. « Le réel pouvoir de Parle à tes boys est sa capacité à infiltrer une masculinité toxique, qui existe depuis trop longtemps au sein de nos communautés », note Thierry Lindor. À l’instar de son collège Will Prosper, il se demande si ceux à qui il s’adresse se seraient autant sentis interpellés par des figures féminines connues pour leurs prises de parole. « Je ne suis pas en train de dire oui ou non », répond-il en toute honnêteté. Il est plutôt heureux du résultat et du fait que les gens semblent apprécier le fait qu’il utilise sa plateforme à cette fin. « La cause n’est pas populaire, surtout auprès des hommes ; ça arrive quand on parle de quelque chose qui les rend individuellement inconfortables », fait-il valoir.

Derrière l’attention médiatique 

Le succès de Parle à tes boys s’est fait sentir partout et a bénéficié d’une belle visibilité médiatique. Le leader du NPD, Jagmeet Singh, a porté un t-shirt de la campagne à son dernier passage à l’émission Tout le monde en parle. « Le but n’a jamais été de vouloir l’attention, ajoute Thierry Lindor. On voulait simplement se rencontrer entre hommes et garçons. Notre cœur était à la bonne place. C’est parti de là, et ç’a explosé. » Il estime qu’au moins, cette visibilité permet de faire passer le message aux hommes. 

La situation semble familière pour Alexandrine Beauvais Lamoureux, étudiante en droit international. « Je souhaite que cette tendance à écouter davantage les hommes sur des sujets qui, concrètement, ne les affecte pas soit remise en question », déclare-t-elle. Pour l’ancienne du Collège Jean-Eudes, la cause est l’hypersexualisation des jeunes filles avec leurs uniformes. L’automne dernier, les garçons de l’école secondaire se sont mobilisés pour dénoncer les biais sexistes en portant des jupes. L’initiative a causé un émoi dans l’établissement et a été rapportée dans les médias. 

Mme Beauvais Lamoureux évoque le fait que les garçons à l’origine de ce mouvement ont été invités à participer à des émissions, mais que très peu de femmes ont été entendues à ce sujet. « On va souvent donner le micro à des hommes. Certes, ils ont le droit d’avoir une opinion, et je ne suis pas en train de mettre en doute leur crédibilité, mais ce serait peut-être intéressant d’avoir une perspective féminine sur la question », dit-elle. Loin d’elle l’intention de critiquer le mouvement lui-même. C’est une action qui est noble, c’est super de voir que des garçons sont des alliés de la cause féministe, qu’ils veulent militer, qu’ils sont conscients de leurs privilèges et qu’ils veulent s’en servir pour aider les femmes à s’émanciper », souligne-t-elle. C’est la différence dans le traitement, la réception et la perception qui dérangent lorsque des femmes ont des revendications. « Les gens qui détiennent le pouvoir décisionnel vont être seulement enclins à écouter ces discours-là quand ce sont de jeunes hommes qui les portent. Je trouve ça triste », regrette-t-elle. 

À la suite de la réaction de l’école, qui a déclaré être fière des garçons qui sont passés à l’action, Alexandrine Beauvais Lamoureux et plusieurs anciens du Collège Jean-Eudes se sont mobilisés pour écrire une lettre ouverte, publiée dans Le Devoir, et s’exprimer sur les réseaux sociaux. « Nous avons seulement obtenu de la visibilité médiatique grâce aux occasions qu’on a nous-mêmes créées », croit-elle. Mme Beauvais Lamoureux a également pris la décision de contacter la direction pour parler de cet enjeu, ce qui a mené au plan d’action sur lequel elle œuvre.  

Où sont les femmes ? 

Thierry Lindor juge que Parle à tes boys n’amène rien de nouveau. « Ce sont des choses qui ont été dites par plus fortes, plus intelligentes, plus résistantes, plus courageuses que nous », dit-il. Will Prosper abonde dans le même sens, ajoutant ne surtout pas souhaiter faire de l’ombre aux femmes qui portent ce mouvement-là depuis longtemps « On s’assure de faire ce travail pour ne pas ajouter au labeur des femmes, et pour honorer leur travail », résume-t-il.  

Selon M. Lindor, les quatre instigateurs, qui ont chacun leurs champs d’expertise, auraient pu s’en tenir à ce qu’ils font de mieux. Ils ont plutôt choisi d’utiliser leurs plateformes pour la cause. « On essaie de pousser cette conversation et de faire comprendre son importance, tout en sachant que notre rôle n’est pas de remplacer les femmes », explique-t-il. Il souhaite plutôt user de ses privilèges pour amplifier leurs voix, par exemple en partageant des ressources élaborées par des femmes, sur le conseil de celles-ci, et en les invitant à prendre la parole sur sa plateforme. « On est au début d’une discussion nécessaire, dit-il. On veut le faire en élevant les voix féminines. »

Si les événements tragiques incitent à passer à l’action rapidement, Marina Mathieu souhaite que le travail soit fait de façon plus proactive à l’avenir. « On ne peut pas juste parler de violence parce qu’on est en réaction à la mort de femmes. Qu’est-ce qui a mené à cette situation ? » demande-t-elle. La consultante nomme, par exemple, la santé mentale, qui selon elle doit être au centre de la discussion. La plupart du temps, cet aspect est abordé par des femmes, qui travaillent à l’arrière-plan. « Les femmes sont à la tête de ces initiatives ; nous ne pouvons pas nous contenter de réagir aux problèmes, parce que nous les vivons. » 

Loin des projecteurs 

Pour plusieurs femmes, il est difficile de faire confiance aux hommes qui prennent part au débat public. Marina Mathieu s’inquiète du fait que les hommes qui prennent la parole n’ont pas nécessairement conscience de leurs propres comportements découlant de la masculinité toxique. « Ils doivent se parler à eux-mêmes avant de se parler entre eux », déclare-t-elle. « C’est important de voir comment la personne se comporte en privé. Derrière les portes closes, comment les gens agissent-ils avec les femmes de façon générale ? » analyse à son tour Kharoll-Ann Souffrant. Cette transparence est nécessaire. « Je crois à la rédemption, à la justice réparatrice, tout le monde fait des erreurs et peut apprendre. Tout est dans la manière de faire. Avant de parler des autres, il faut assumer la responsabilité de ses actions et de ses paroles, et s’excuser », conclut-elle. 

Thierry Lindor et Will Prosper ont entamé des réflexions personnelles, et un cheminement à ce sujet depuis leurs débuts, nous disent-ils lors d’un entretien. Ils croient que les quatre porte-parole font chacun un travail individuel, notamment en suivant des formations. « En deux semaines, j’ai appris plus que dans les 30 dernières années de ma vie, et je l’assume », rapporte Thierry Lindor. Le processus l’a amené à revisiter son passé et à analyser toutes les relations avec les femmes – romantiques, amicales, professionnelles et autres – qu’il a pu avoir. Pour Will Prosper, cela fait partie du travail. Il réfléchit aux comportements que les hommes ont parfois. « Est-ce qu’on va être plus prompt, si c’est une femme ? Est-ce qu’on va vouloir dominer et éteindre sa voix ? Est-ce que je vais vraiment écouter ou seulement répéter ce qu’elle a dit et prendre son idée ? » demande-t-il. 

Si les conversations sur la masculinité toxique sont nouvelles pour plusieurs, elles le sont également à plusieurs égards pour les initiateurs de Parle à tes boys, qui ne sont pas à l’abri de comportements douteux. « Il ne faut pas penser qu’on est parfaits. On est en constante réflexion pour savoir comment on peut s’améliorer. Ça implique de revenir en arrière et de discuter », poursuit Will Prosper. Son collègue acquiesce. « On sait qu’on est maladroits. Le combat débute, on va encore faire des erreurs. On demande à ce que les gens s’arment de patience, et non pas de pitié. On veut vraiment faire évoluer les choses. » 

Une fracture intersectionnelle

« Ce n’est pas hommes contre femmes. Ce sont des gens contre l’oppression qui s’unissent », croit Thierry Lindor. Il estime que le fait que quatre hommes racisés aient pris cette initiative en dit long. « Pour un homme noir, c’est peut-être plus facile de comprendre l’oppression que les femmes vivent, car il vit également de l’oppression », avance-t-il. 

Marina Mathieu ne ressent pas cette unité. « On travaille soi-même à la cause de tous, sans s’impliquer tous dans le processus », affirme-t-elle au sujet des femmes qui se sentent délaissées. Elle souhaite amener les gens à se questionner davantage, surtout sur la manière dont ils font les choses. « C’est mon droit de demander, parce qu’on parle pour moi en disant qu’on parle au nom de nos communautés. »

Plusieurs femmes noires auxquelles nous avons parlé nous ont fait part de leur expérience avec la « misogynoir » qu’elles vivent dans leurs prises de parole – un terme forgé par la chercheuse Moya Bailey pour désigner la méfiance et les préjugés envers les femmes noires. Un phénomène souvent internalisé, même dans les communautés noires, nous explique-t-on. 

« La violence, ce n’est pas seulement des abus physiques ou psychologiques. C’est le manque de reconnaissance pour le travail et les initiatives des femmes noires », précise Marina Mathieu. « Qu’est-ce qu’on perpétue aujourd’hui ? Comment avez-vous contribué à m’opprimer ou à “m’invisibiliser” ? » demande-t-elle aux hommes alliés.   

Le danger d’effacement est malgré tout bien réel. Kharoll-Ann Souffrant nous rappelle qu’on oublie souvent que le mouvement #MeToo a été lancé par Tarana Burke. « Elle l’a fondé justement parce que personne ne protège les femmes noires, et on voit souvent la même chose », remarque-t-elle. On peut également citer le mouvement Black Lives Matter, fondé par trois femmes noires et queers, ou encore le fait que l’une des premières maisons d’hébergement au Canada a été ouverte par une femme noire, la sénatrice Anne Cools. « Il faut protéger toutes les femmes noires, même celles qui nous remettent en question, qui ont le courage de dénoncer nos contradictions », ajoute-t-elle

Mme Mathieu craint de voir les mêmes rapports de pouvoir se reproduire. « On crée des organisations qui reproduisent les mêmes structures hiérarchiques problématiques qu’on dénonce ailleurs », avance-t-elle. C’est également difficile de partager l’espace et d’agir stratégiquement en collaboration lorsque la parole est si peu donnée aux personnes noires dans l’espace public. « Malheureusement, ça contribue à “l’invisibilisation” des personnes les plus vulnérables de nos communautés. »

« J’aimerais que des femmes noires autochtones nous disent comment on peut faire mieux », dit Thierry Lindor. « On en échappe, mais ce n’est pas de la mauvaise foi. Ça vient d’une volonté de changement », poursuit-il. Will Prosper espère également faire front commun. « Je crois beaucoup à la diversité des tactiques. Je regarde beaucoup d’alliés – des personnes blanches – pour voir comment ils ont dealé avec le mouvement contre le racisme. C’est une inspiration », nous confie-t-il.  

Mais est-ce aux femmes d’instruire les hommes au sujet de leurs comportements ? Plusieurs femmes auxquelles nous avons parlé pensent que les hommes doivent faire leur propre introspection pour déconstruire leur masculinité toxique avant de demander aux femmes de faire ce travail à leur place.