Hannan Mohammud est étudiante en droit à l'Université d’Ottawa Photo crédit: courteoisie de Hannan Mohammud
Hannan Mohammud est étudiante en droit à l'Université d’Ottawa. Photo : courteoisie de Hannan Mohammud

Le 23 septembre dernier, la professeure Verushka Lieutenant-Duval a été temporairement relevée de ses fonctions après que ses étudiants l’eurent dénoncée sur les médias sociaux pour avoir utilisé le mot en N dans le cadre de son cours sur le genre dans l’art, donné en anglais. L’affaire a suscité un débat sur l’utilisation du mot en N à des fins pédagogiques et sur la liberté académique, bon nombre de membres de la communauté universitaire québécoise défendant son usage. La Converse a rencontré des étudiants et des professeurs qui ont parlé des blessures que le mot engendre. 

Des étudiants blessés

Hannan Mohamud est étudiante en droit et vice-présidente de la défense des droits de l’Association des étudiants noirs en droit, à l’Université d’Ottawa. Mme Mohamud affirme avoir déjà confronté un professeur de son université qui avait répété ce mot en classe. Elle croit que les événements qui ont nourri le mouvement Black Lives Matter ont exacerbé les micro-agressions que peuvent subir les Noirs. « La plus violente de ces micro-agressions est le mot qui commence par N, déclare-t-elle. Aux États-Unis, qu’on aime montrer du doigt, vous pouvez vous faire renvoyer d’une université prestigieuse pour avoir prononcé ce mot. Je pense que les gens ne comprennent pas que cela existe aussi au Canada. Il y a ceux pour qui le mot en N ne peut pas être dit, et les autres, qui l’entendent et le disent depuis toujours, et qui se demandent où est le problème. » L’étudiante ajoute qu’elle reçoit des messages haineux qui commencent par le mot en N depuis le début de cette affaire. Elle affirme qu’elle ne se sentirait pas en sécurité si elle devait se trouver physiquement sur le campus. D’après elle, les événements des derniers jours y ont provoqué une recrudescence des méfaits visant les étudiants noirs.   Ainsi, la semaine dernière, un graffiti haineux contenant le mot en N est apparu sur le campus. L’affaire fait présentement l’objet d’une enquête de la police d’Ottawa. Mme Mohamud souligne que ces événements pourraient hypothéquer l’avenir professionnel de ses condisciples. « Cela contribue activement à créer un endroit violent, et nous, les étudiants, payons pour cela. »  

Antiracisme : l’Université d’Ottawa traîne du pied

Hannan Mohamud regrette que son université ne mette pas en pratique les politiques qu’elle prône pour résoudre le conflit. Elle regrette notamment que l’institution n’ait pas eu de discussion avec les personnes concernées. « Par exemple, si un geste inapproprié est posé, le barreau recommande de corriger l’erreur et de s’assurer qu’elle ne se reproduise pas. La punition intervient ensuite, illustre-t-elle. Ce type de logique ne s’applique jamais aux Noirs ! » Mme Mohamud dénonce également le fait que le Bureau des droits de la personne, un service confidentiel offert à l’université, ne soit pas intervenu dans cette affaire. « Pourquoi existe-t-il de tels services – pour lesquels nous payons – s’ils ne peuvent même pas protéger les étudiants ? »  Nadia Abu-Zahra, titulaire de la Chaire conjointe en études des femmes de l’Université d’Ottawa et de l’Université Carleton, indique que le fonctionnement du Bureau des droits de la personne de l’Université d’Ottawa est complètement inadéquat. « Les gens ont essayé à maintes reprises de traiter avec ce Bureau, sans succès », dénonce la professeure. Mme Abu-Zahra pense que le Bureau devrait lutter contre la violation des droits et offrir des services de médiation et de résolution de conflits. « Il doit recevoir les plaintes, notamment lorsque des incidents surviennent. » Puis elle ajoute que 8 intervenants y travaillent, tandis que l’établissement universitaire compte plus de 40 000 étudiants. « Un véritable bureau des droits de la personne serait proactif, par exemple en donnant des formations aux professeurs pour qu’ils ne traumatisent pas leurs élèves », indique-t-elle.  Karine Coen-Sanchez est doctorante en sociologie à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa et participe à de nombreuses initiatives anti-racistes sur le campus. L’une d’elles vise à établir un plan d’action destiné à lutter contre le racisme systémique au sein de l’université. « Les étudiants réclament un plan d’action qui prenne en considération la culture de l’institution. Il faut un plan d’action systémique pour s’y attaquer, expose-t-elle. Il est difficile d’expliquer le racisme à une personne blanche qui ne le vit pas. C’est quelque chose que nous devons d’abord reconnaître, avant d’établir un plan d’action qui nous permette de combler le fossé entre la population étudiante, le corps enseignant et les administrateurs. » Elle souhaite notamment qu’une déclaration d’inclusion soit ajoutée au cursus. « De la même manière que les gens parlent de problèmes de santé mentale, il devrait y avoir une discussion sur l’inclusion dans la classe », croit Mme Coen-Sanchez.  

Se faire entendre sur les médias sociaux : une solution à l’exclusion médiatique

Rébecca Joachim est à la barre du populaire podcast Woke or Whateva, qui traite d’enjeux raciaux. Elle croit que cette affaire démontre que rien n’a changé malgré les événements à l’origine du mouvement Black Lives Matter. « Il n’y a pas si longtemps, on disait qu’on était tous unis autour du mouvement Black Lives Matter. Mais je crois qu’on a retrouvé les mêmes habitudes québécoises, c’est-à-dire que, lorsqu’un sujet est lié au racisme, ce sont les Blancs qui contrôlent le récit », regrette l’animatrice. « On parlait de bonnes intentions, mais où sont passées ces bonnes intentions et la volonté de comprendre qu’on voyait en juin dernier ? » lance-t-elle.  Mme Joachim souligne le manque de représentation des Noirs dans les médias qui traitent de l’affaire. « C’est du racisme qui nous vise, et personne n’en parle avec nous. On parle de nous, mais on n’est pas dans la discussion », remarque-t-elle. Elle ajoute que, si plusieurs citent Dany Laferrière et Dominique Anglade, il y a eu très peu d’entretiens sur le sujet avec des personnes noires et des étudiants de l’Université d’Ottawa. « On se cache en faisant de tout cela une discussion intellectuelle, alors que ce sont de vraies expériences vécues par des gens. Les gens connaissent le poids de ce mot, et c’est la raison pour laquelle ça dérange autant. » L’animatrice ne pense pas que le mot ait sa place dans le milieu académique. « L’employer n’ajoute rien à un apprentissage, ça ne permet pas aux élèves de mieux comprendre », croit-elle. Selon Mme Joachim, les réseaux sont l’une des seules façons pour la population lésée de prendre la parole et de se faire entendre. « On a plus d’outils pour exprimer notre désaccord », remarque-t-elle.  

Créer des espaces sécuritaires

Le caucus des professeur.e.s et bibliothécaires Noir.e.s, Autochtones et Racisé.e.s de l’Université d’Ottawa a lancé une pétition afin de condamner « sans équivoque l’utilisation du mot en N et la conversation autour de la liberté académique qui est utilisée pour justifier cette insulte raciste ». Nawel Hamidi, professeure à l’Université Saint-Paul et spécialiste du colonialisme, du racisme, des cultures et des représentations, affirme qu’il faut comprendre que les mots éveillent des traumatismes. « Je pense que c’est un problème de pédagogie avant d’être un problème de liberté d’expression », dit-elle au sujet de la controverse.   « Le mot en N est traumatisant, déshumanisant et humiliant. Face à l’humiliation, la première impression, c’est qu’on se fait enlever sa dignité humaine. Aucun professeur ne peut prétendre parler de droits humains s’il continue à utiliser un langage humiliant, traumatisant et déshumanisant. C’est la base », illustre Mme Hamidi.  La professeure indique que ceux qui enseignent à l’université suivent rarement des cours traitant de pédagogie, ce qui leur permettrait pourtant de mieux gérer les relations, les émotions et le contenu des cours. Mme Hamidi croit que les professeurs devraient être sensibilisés aux traumatismes que peuvent porter les étudiants. « Les professeurs qui n’ont pas souffert du racisme, qui ne sont pas dans une situation minoritaire, qui n’ont pas vécu de traumatismes intergénérationnels liés à la colonisation ou au profilage racial sont ceux qui devraient suivre des formations sur ces questions, ajoute-t-elle. Les personnes privilégiées doivent comprendre que l’utilisation de certains mots peut faire resurgir toute une histoire. » Pour illustrer ses propos, la pédagogue propose entre autres aux professeurs de s’entendre en début de session avec leurs étudiants sur le langage utilisé en classe, par exemple en faisant circuler un sondage anonyme les invitant à indiquer les termes avec lesquels ils ne sont pas à l’aise.  « Lorsqu’on analyse la situation, on voit que, d’un côté, une personne tente d’affirmer son pouvoir, et de l’autre, une personne est en train de questionner ce pouvoir. On n’est pas dans la même réalité ; et il n’y pas de dialogue possible lorsqu’on ne part pas sur les mêmes bases », explique la professeure, qui propose en outre de repenser les cours universitaires et le rôle du professeur, lequel deviendrait ainsi quelqu’un qui peut aider les étudiants à se réconcilier avec leurs traumatismes. Pierrot Ross-Tremblay, professeur à l’institut de recherche et d’études autochtones de l’Université d’Ottawa, déplore pour sa part le portrait qui a été fait des étudiants dénonciateurs, dépeints comme étant un danger, et de la professeure, présentée comme étant une victime. « C’est un héritage colonial de 400 ans qui se manifeste », souligne-t-il. D’après lui, les événements de cet automne ont été cadrés de telle sorte qu’il n’est plus possible d’écouter ce que les étudiants disent. Le professeur innu estime que la volonté d’utiliser ce mot témoigne d’un privilège blanc. « Revendiquer le droit de dominer, d’être supérieur, ça manifeste un racisme qui est profondément enraciné dans le déni », dit-il. Il souligne que les universités sont rarement des établissements sécuritaires pour les étudiants autochtones et racisés. D’après lui, les professeurs doivent prendre le temps de comprendre leur positionnalité dans une classe. Au lieu de débattre constamment dans les universités, Nadia Abu-Zahra propose de dialoguer dans le respect en s’inspirant de la pédagogie autochtone. « L’université n’est pas une institution basée sur le care », précise-t-elle, avant d’ajouter que ce type d’établissement d’enseignement fait peu d’efforts pour venir en aide aux étudiants et aux professeurs. Mme Abu-Zahra critique tout particulièrement la culture du débat dans les universités. « D’où vient cette culture ? » demande-t-elle. Selon elle, le débat relève d’une approche impérialiste de l’éducation. « C’est une culture parmi d’autres. Ça ne doit pas toujours être comme ça. Au lieu de dire à quelqu’un ce qu’on pense de ce qu’elle dit, pourquoi ne pas prendre le temps de se présenter, d’écouter respectueusement et d’accorder à chacun un droit de parole ? » Mais comment changer la culture du débat ? La professeure de développement international propose un espace d’écoute dans un cercle où le professeur faciliterait les conversations plus difficiles avec respect, empathie et humilité.  

Au-delà des excuses

« Nous vivons dans une société où les gens ont peur de faire des erreurs. Il faut comprendre qu’une erreur est une occasion d’apprentissage. Il nous faut une culture qui dit : “Tu as dit un mot qui est blessant ; ce qui compte, c’est ce que tu fais après. Nous n’avons pas cette culture. La justice, ce n’est pas la punition ; la justice, c’est la dignité, le reste et l’égalité pour tout le monde », note Nadia Abu-Zahra. 

Leila Benhadjoudja, professeure adjointe à l’École d’études sociologiques et anthropologiques, pense que, si admettre ses erreurs constitue un premier pas nécessaire, il faut aussi reconnaître la nécessité d’enseigner la réalité du racisme anti-Noir.e.s. « Les personnes non-Noires, particulièrement les professeur.e.s, ont la responsabilité d’apprendre aux étudiants ce qu’est le racisme anti-Noir.e.s. Si nous assistons aujourd’hui à une controverse autour de l’usage du mot en N, plusieurs autres enjeux liés au racisme anti-Noir.e.s polluent toujours l’espace académique », note-t-elle.  Elle dénonce d’ailleurs une tentative d’effacement de ces enjeux et de la question du racisme systémique dans la controverse de la semaine dernière. « Tout le débat tourne autour de la liberté académique et des tensions entre francophones et anglophones, mais on ne parle pas vraiment du racisme, affirme la professeure. Ces derniers jours, on a beaucoup réfléchi à la façon de faire entendre des choses qui sont d’habitude inaudibles. Et si on posait les choses autrement, en abordant la question du care et de l’antiracisme comme une piste de guérison. Une pédagogie qui utilise le care reconnaît la persistance des violences historiques et systémiques, et la positionnalité de chacun et de chacune. » Finalement, elle ajoute une dernière précision : « Quand on s’intéresse aux pédagogies décoloniales, on doit comprendre qu’on est constitutif des savoirs qu’on transmet. Donc, quand je dis ou enseigne quelque chose, je m’inscris à l’intérieur même de ce discours – c’est pour ça que la positionnalité est constitutive des rapports de pouvoir. Le discours n’est pas détaché de nos corps, de nos histoires, de nos héritages. Et ça ne semble pas du tout être compris. » De son côté, la professeure Verushka Lieutenant-Duval dit qu’elle prendra des précautions pour éviter qu’une telle situation ne se reproduise. « Mes excuses vont à tous ceux et celles que j’ai pu offenser cette fois et les fois précédentes où j’ai pu mentionner le mot. Ce n’était pas mon intention. J’ai à cœur mes étudiant.es. Je ne veux pas les blesser à nouveau, croyez-moi », nous dit-elle.


Pour aller plus loin….

  • Le mot en N dans la classe, Elizabeth Stordeur Pryor, TED Talks
  • V-TRAC Lab : Le laboratoire de recherche Vulnérabilité, Trauma, Résilience et Culture de l’Université d’Ottawa, dirigé par Jude Mary Cénat, analyse la vulnérabilité, les traumatismes, la résilience et les disparités en santé mentale en fonction de facteurs culturels. 
  • Le Mois du bien-être des étudiant.e.s noir.e.s est un projet sur la santé mentale des jeunes issus des communautés noires à Ottawa et à Gatineau. 
  • Scholar Strike Canada propose différentes ressources sur la brutalité policière et la violence dans les communautés autochtones et noires.
  • I am not your Negro, le documentaire de Raoul Peck sur l’œuvre inachevée de James Baldwin, traite de la fonction du mot en N dans la société américaine. 
  • Le trauma-informed teaching et les pédagogies périlleuses : article en anglais sur l’enseignement attentif aux traumatismes  La pédagogie des opprimés : Ce livre de Paulo Freire ne parle pas du mot en N, mais réfléchit à la dimension psychologique de l’oppression et de la relation avec ce qui opprime.