Le Centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSSMB) doit dédommager une famille dont les enfants ont vécu du racisme l’école primaire Saint-Clément-Est à Mont-Royal
Photo: Pablo Ortiz

« Pendant deux ans et demi, mon fils a été le punching bag dans cette école », lance d’emblée Asha. Pour ses deux enfants, qui sont Noirs, l’école primaire n’a pas été un lieu où ils étaient en sécurité, au point où elle a décidé de les scolariser à la maison. 

Incidents racistes, intimidation, agressions physiques – ils en ont vu de toutes les couleurs de 2015 à 2018 à l’école primaire Saint-Clément-Est et à l’Académie Saint-Clément, à Mont-Royal. Le harcèlement a débuté par des insultes racistes lancées par d’autres élèves. Elias, son garçon, s’est ensuite fait attaquer à plusieurs reprises. Lors d’un incident avec un camarade, il a été blessé gravement à un œil. Il avait alors huit ans. « J’ai eu peur de le perdre tellement les agressions s’intensifiaient », déplore la maman. Le cauchemar qu’a vécu son fils de la première à la troisième année a laissé des séquelles. « C’est arrivé alors qu’il était trop jeune. Il en a beaucoup souffert, ç’a laissé un traumatisme qui n’est pas réglé », témoigne-t-elle depuis son domicile à Montréal. 

Pour Elias, les incidents se succèdent, et la situation s’aggrave au point qu’en 2017, Asha le retire de l’école Saint-Clément-Est pour le scolariser à la maison. La mère de famille avise à plusieurs reprises la direction de l’école que ses enfants sont victimes de racisme, en vain. La commission scolaire est également appelée à agir, sans succès. Les choses vont de mal en pis. 

Ines*, la fille d’Asha, a également été victime de harcèlement raciste à l’école ; son attitude a aussi été blâmée. En 2018, son enseignant lui remet un devoir où figure le mot en N et dans lequel on lui demande de trouver des déclinaisons à ce terme. Les élèves de sixième année parlent de l’exercice entre eux. « Il y en avait qui n’étaient pas à l’aise, qui n’ont pas réussi ou osé mettre quelque chose », nous dit la mère des deux enfants. « Ça a amené une discussion. Il y en a qui ont bien compris que ça ne se faisait pas, que ce n’était pas un terme anodin, que c’était insultant », raconte-t-elle.  

Asha décide de porter plainte à la Commission des droits de la personne. L’automne dernier, elle a obtenu gain de cause. 

Une histoire qui se répète 

L’histoire d’Asha ressemble malheureusement à celle d’Adrienne Charles, une autre mère de deux enfants. Dans son cas, les événements ont eu lieu à partir de 2016 à l’école primaire McCaig, à Rosemère, où Joel* et Avery* ont fait face aux insultes racistes de leurs camarades : « poop face », « Nutella », comparaison avec les gorilles et autres. « Dans un cours de mathématiques, quelqu’un s’est adressé à mon fils en utilisant le mot en N à voix haute devant toute la classe, témoigne Mme Charles. Il s’est mis à pleurer. » Malgré les nombreux signalements à l’école, puis à la commission scolaire Sir Wilfrid-Laurier, la situation a empiré jusqu’en 2019.

« Ç’a complètement détruit leur estime de soi. L’effet est réel, et encore aujourd’hui, je dois travailler avec mes fils pour les aider à vivre avec ça. Il y a beaucoup de cicatrices, déplore Mme Charles, qui a elle-même fait une grave dépression. Ça détruit la vie familiale, ça détruit les parents. » 

La famille n’est pas au bout de ses peines. Adriennes Charles doit continuer à envoyer ses enfants à l’école – « la fosse aux lions », comme elle l’appelle. Joel, l’aîné, est au secondaire, alors qu’Avery fréquente toujours l’école primaire. « Je savais à quoi ils étaient confrontés, mais pouvais-je faire plus que de m’adresser à la direction de l’école et à la commission scolaire ? » demande-t-elle. Elle dénonce un aveuglement volontaire de leur part, eux qui auraient refusé d’agir en évoquant des « incidents isolés ». 

Les enfants noirs traités différemment

Dans le dossier d’Elias, une décision rendue par la Commission des droits de la personne révèle que le jeune garçon aurait fait l’objet d’un traitement différent en termes de mesures disciplinaires : il aurait été puni avec sévérité, tandis que l’implication d’autres enfants aurait été banalisée. Privation de sortie, notes dans l’agenda, convocation des parents, rédaction de lettres d’excuses aux enfants contre qui il s’était défendu – la maman énumère les différentes façons dont son garçon était réprimandé. « Les autres élèves n’avaient pas à écrire de lettre d’excuses, sous prétexte qu’ils n’avaient pas la maturité », souligne-t-elle. 

La mère de famille pense que cette situation fait écho à plusieurs études menées au cours des 10 dernières années qui démontrent que les enfants noirs, en particulier les garçons, sont beaucoup plus susceptibles d’être punis à l’école. Une iniquité qui repose sur les préjugés raciaux qui affectent les élèves racisés. Selon les recherches, ces sanctions disciplinaires exagérées peuvent ensuite avoir des conséquences négatives sur la vie des jeunes, notamment des démêlés avec la justice, phénomène connu dans le monde anglophone sous le nom de « school-to-prison pipeline », c’est-à-dire un cheminement menant les jeunes « de l’école à la prison ». « Selon les stéréotypes racistes, les garçons noirs seraient agités, voire impulsifs, et ne seraient pas intelligents », affirme Asha. Un membre de la direction d’une école aurait même dit à son garçon qu’il finirait en prison à 14 ans. 

Asha déplore que ses enfants, en particulier son cadet, aient été considérés comme des enfants à problème, qui devraient changer d’attitude. 

La Dre Sonia Ben Soltane, professeure adjointe à l’École de service social de l’Université d’Ottawa et spécialiste en pratiques et interventions anti-oppressives et antiracistes en travail social, note que, pour les enfants racisés, c’est souvent deux poids deux mesures. « Les mauvais comportements d’un enfant sont souvent l’expression d’un malaise ; on l’oublie dans le cas des enfants racisés, explique-t-elle. Ils sont aussi souvent traités comme des adultes. Lorsqu’on est une personne racisée, on n’a pas le droit à l’erreur, on n’a pas le droit de se fâcher ; on doit tout le temps être impeccable. » 

Des ressources pour protéger les enfants 

« Je ne connaissais pas mes droits en tant que parent, ni les ressources, ni l’existence du CRARR ou le fait que je pouvais scolariser mes enfants à la maison s’ils étaient en danger », déclare Asha, qui déplore le manque de ressources dédiées aux enfants vivant des situations difficiles à l’école. La mère remercie toutefois L’Association québécoise pour l’éducation à domicile (AQED), dont l’accompagnement lui a été d’un grand secours. Lorsqu’elle a choisi de retirer son fils de huit ans de l’école, sa décision a été accueillie avec véhémence par l’école, et on a tenté de l’en dissuader.

« Comme ils n’acceptent pas la scolarisation à la maison, ils ont envoyé la DPJ », rapporte-t-elle. Asha a rencontré une enquêtrice à deux reprises avant que le dossier ne soit fermé. « La DPJ a été instrumentalisée pour accentuer le harcèlement et augmenter notre stress, juge-t-elle. Les enfants ne sont pas uniquement maltraités dans les familles, il y a aussi des maltraitances à l’école ! Pourquoi n’y a-t-il pas un service pour signaler ces abus-là ? » 

Des enseignants mal outillés 

En discutant avec d’autres familles qui ont aussi retiré leurs enfants de l’école, Asha prend conscience que beaucoup d’enfants vivent de l’intimidation.

Selon la Loi sur l’instruction publique, chaque école doit avoir un plan de lutte contre l’intimidation. Selon Alex, un enseignant de troisième année, c’est une question qui est bien présente dans la culture scolaire. « On serait rendus à l’étape d’avoir ça pour la discrimination raciale, ajoute-t-il. Je crois que, dans le milieu scolaire, la perception est encore que le racisme, c’est subjectif, que ce n’est pas systémique. » 

Rachel, qui est enseignante depuis 12 ans, abonde dans ce sens. « J’ai souvent l’impression que, pour d’autres formes d’intimidation que le racisme, les choses sont prises en considération plus promptement », affirme-t-elle. « Il y a un manque dans la constance des interventions et la force utilisée. Surtout en matière d’intimidation à caractère racial, on n’est pas bien outillés ou assez encadrés », estime-t-elle. 

Les deux enseignants jugent que les enjeux à caractère racial sont méconnus du personnel scolaire. Il n’existe pas de statistiques sur le pourcentage de membres du personnel racisés dans les écoles, mais Rachel et Alex trouvent que leur environnement professionnel est bien homogène. « Ce qui me frappe, c’est que même si la population des élèves se diversifie, le noyau des profs montréalais, lui, reste très blanc », témoigne Rachel. « Il y a une sous-représentation dans le personnel, particulièrement dans les positions de cadres », ajoute Alex.

Afin de sensibiliser ses élèves, ce dernier aborde les questions de diversité et de racisme dans ses cours, d’une façon appropriée à leur âge. Rachel et lui sont d’avis que les enseignants devraient être formés. « Il faudrait qu’on parle d’enseignement antiraciste dans la formation initiale », dit Rachel, qui croit qu’il devrait aussi y avoir des formations continues obligatoires sur le sujet. 

« Avec des collègues visés par la loi 21, nous avons travaillé très fort pendant un an pour qu’il y ait un comité antiraciste dans le syndicat, ce qui est une des pistes de solution qu’on pourrait envisager », avance par ailleurs Alex. Il pense également qu’une réflexion sur la pédagogie est nécessaire. « Le gouvernement est en train d’ajouter des compétences professionnelles et de revoir les contenus pour faire plus attention aux réalités autochtones, dit-il de la mesure, qu’il appuie. Mais je crois qu’il y a un refus de le faire pour les autres communautés racisées. » 

 

 

Le racisme en milieu scolaire : pas qu’une affaire d’enfants 

Mme Ben Soltane recueille des témoignages à ce sujet dans le cadre de son travail. « Dans ma pratique, ce qu’on me rapporte, c’est ce que vivent les enfants dans la cour de récréation et dans la salle de classe de la part d’autres enfants, mais aussi l’inertie du personnel. » Outre la difficulté qu’un enfant d’âge scolaire peut avoir à rapporter des incidents, la manière dont les autorités en charge traitent la situation peut être problématique. « On minimise l’agression raciste ou racialiste, parce qu’on imagine que les enfants ne mesurent pas la portée de leurs paroles », souligne Sonia Ben Soltane.

Alex en constate les effets dans la cour d’école.  « Le fardeau est lourd pour les élèves racisés, dit-il. On leur retourne la question en leur demandant de prouver que l’autre a mal agi. » La discussion tourne souvent sur la façon dont l’enfant réagit plutôt que sur ce qu’il subit. Par ailleurs, il arrive que les adultes recréent ces dynamiques de pouvoir. « Ça peut venir du personnel. Il y a un racisme qui est très typique de ces milieux-là »,  affirme Mme Ben Soltane. Rachel et Alex entendent régulièrement des remarques discriminatoires sur des parents ou des membres du personnel racisés de la part de ses collègues. « Il y a des stéréotypes qui demeurent vraiment présents », rapporte Alex. « La direction et les profs ont plus de suspicion et moins de patience pour les parents noirs, arabes et latinos à mon avis, avoue-t-il. J’ai moi-même des biais à déconstruire. Je suis confronté à mes propres préjugés sur les parents.» 

En 2018, en allant chercher ses enfants à l’école, Ariane est témoin d’un grave incident lorsqu’un élève attaque sa fille de neuf ans avec une arme blanche sur le terrain d’une école de la CSMB. Outre la gravité de l’attaque, qui oblige le personnel sur place à appeler la police, la mère déplore la façon dont elle a été traitée par l’école. « J’ai senti des préjugés de la part des adultes, notamment dans la façon dont les événements ont été pris en charge », dit Ariane, dont trois des enfants fréquentaient l’école primaire à ce moment. « On m’a demandé si j’avais de la famille à Rivière-des-Praires ou à Montréal-Nord, alors que ma famille vit dans ce quartier depuis les années 1970 », raconte-t-elle. 

Lors de discussions avec la direction, la mère évite également de hausser ton. « Je ne me mets pas en colère, pas parce que je n’en suis pas capable, mais parce que je suis une femme noire et que si je m’énerve, ça va dégénérer et jouer contre moi. » De son côté, Asha croit également que le fait qu’elle soit une femme racisée et monoparentale ait pesé dans la balance. « Je suis toute seule à m’occuper des enfants, et ils savaient ça », déclare-t-elle. 

Mme Ben Soltane estime que, même si beaucoup de préjugés persistent à l’école, les choses évoluent. « Il y a une prise de conscience dans certains milieux sur les préjugés raciaux et culturels à l’encontre de certains enfants et de leur famille, et l’incidence que ça a sur le bien-être des jeunes, la qualité du service et comment ils vivent certaines situations difficiles, par exemple le fait d’être signalés à la DPJ. La commission Laurent permet d’avoir une vue plus large sur la situation, notamment dans d’autres institutions comme le milieu hospitalier et la protection de la jeunesse. » 

Une décision qui a du poids

Deux ans après les événements, à la suite d’une plainte déposée auprès de la Commission des droits de la personne par le biais du Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR), la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, aujourd’hui le Centre de services scolaire Marguerite-Bourgeoys (CSSMB), a été tenue de verser 65 000 $ à la famille d’Asha pour dommages moraux. 

Le CSSMB devra par ailleurs préparer un plan de lutte antiraciste, comprenant notamment une formation en matière de discrimination et de racisme. Celle-ci sera assurée par un expert en la matière et devra être suivie par le personnel dans un délai d’un an. En vertu de la Loi sur l’instruction publique, chaque école doit être dotée d’un plan de lutte contre l’intimidation et la violence. Celui des deux écoles visées – Saint-Clément-Est et l’Académie Saint-Clément –, jugé inefficace, devra être revu. Leur matériel pédagogique sera également examiné, une décision dont se réjouit la mère des deux enfants.  

La preuve mentionne que l’enseignant d’Inès a manqué de sensibilité et a banalisé l’utilisation du mot en N. Il est également dit que la commission scolaire aurait failli à son devoir en ne prenant pas les mesures nécessaires pour corriger le problème. On note aussi que les autorités scolaires n’auraient pas pris les moyens nécessaires pour rassurer les enfants d’Asha, en plus d’avoir blâmé son fils et minimisé les faits. 

À la suite de la plainte déposée par Adrienne Charles et le CRARR, la Commission des droits de la personne demande également à la commission scolaire Sir Wilfrid-Laurier et à l’école primaire des enfants de verser conjointement à la famille 30 000 $ en dommages moraux. Le plan de lutte contre l’intimidation et le harcèlement scolaire, qui sanctionne les incidents à caractère raciste, devra en outre être diffusé auprès de l’ensemble du personnel et des élèves. Une formation devra également être offerte au personnel. « C’est un pas dans la bonne direction, déclare Mme Charles. Je suis déçue que la commission scolaire ne veuille pas s’y soumettre. Je vais poursuivre ce combat », dit-elle. 

Asha espère également voir un changement s’opérer dans le système scolaire. Après l’échec des négociations entre les deux parties, les deux affaires seront portées devant le Tribunal des droits de la personne.

*Les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat.