Mayer Feig, porte-parole du Conseil des juifs hassidiques du Québec.
Photo: Pablo Ortiz
Cara Fox  » 
avril 2, 2021

Un vendredi matin, les gens font la file sur le trottoir devant chez Cheskie, la fameuse boulangerie cachère du Mile End.

À l’intérieur règne une atmosphère très animée ; les gens se croisent en désignant des miches de challah, des biscuits aux pépites de chocolat et des hamentashen triangulaires. Derrière le comptoir, on trouve souvent Cheskie lui-même, sa femme Malky ou l’une de leurs cinq filles, qui servent en anglais, en français, en hébreu et en yiddish le flot ininterrompu de clients qui passent la porte. 

Des clients à la boulangerie Cheskie
Photo: Cara Fox

Cheskie est une boulangerie Heimishe – un mot yiddish qui signifie « accueillant » et qui indique que l’établissement vend des produits cashers destinés aux communautés hassidiques. Toutefois, chaque jour, on trouve à la boulangerie de nombreuses personnes d’origines et de cultures diverses, qui commandent des tranches de babka ou un assortiment de biscuits au sucre colorés enrobés de chocolat et de paillettes.

Cheskie Lebowitz est un homme de petite taille aux yeux doux qui s’animent au-dessus de son masque. Il ne cache qu’une partie de sa longue barbe. Il est discret, mais énergique, se déplaçant d’un bout à l’autre de la boulangerie en veillant à ce que tout roule parfaitement. Depuis le début de la pandémie, une affiche sur la porte d’entrée indique : « Sept personnes maximum. » « De manière générale, les affaires vont bien », dit Cheskie, se faufilant dans l’arrière-cuisine parmi une équipe de trois ou quatre employés masqués qui coupent, emballent et empilent des montagnes de boîtes de rugelach et de gâteau au fromage. 

Cependant, il y a eu une augmentation perceptible de l’antisémitisme et de l’activité policière dans le quartier depuis le début de COVID-19, nous dit-il. Cheskie raconte qu’il était présent, il y a quelques mois, lorsque la police s’est présentée à la synagogue située à proximité, où les gens s’étaient rassemblés pour prier. Il a tenté de dialoguer avec les agents pour désamorcer la situation tendue, mais en vain. L’incident a ensuite été attribué à des problèmes de communication entre le gouvernement provincial, la Santé publique régionale et le Service de police de la Ville de Montréal. 

Un besoin de clarté

Libby, l’une des filles de Cheskie, est journaliste. Elle écrit actuellement un article sur les restrictions liées à la COVID-19 parce qu’elle estime qu’il doit y avoir une plus ample discussion sur la responsabilité du gouvernement et la communication des décrets d’urgence et extralégaux. 

« Les gens pensent qu’on ne veut pas suivre les règles, ou qu’on ne se soucie pas des gens », dit-elle en commentant la façon dont les médias ont dépeint les communautés hassidiques d’Outremont depuis le début de la pandémie. « Mais la question n’est pas là, ajoute-t-elle. Il s’agit de continuer à vivre. C’est notre façon de vivre. »

Comme pour toutes les communautés montréalaises, la crise sanitaire a forcé les hassidim à modifier leur mode de vie afin de respecter les nouvelles règles. Par exemple, lorsque la province a fermé les lieux de culte, au début de la pandémie, le quartier a fait la une des journaux internationaux parce que les gens s’y sont organisés pour prier ensemble dans la rue.

À mesure que le gouvernement a mis en place et modifié les restrictions, les nouveaux décrets ont commencé à affecter les gens de manière inattendue. Ainsi, une proportion plus élevée de grandes familles hassidiques a été liée à des problèmes au début, lorsque les mesures de distanciation ont été instaurées. Il a en effet été rapporté que certaines étaient faussement accusées de contrevenir aux lois sur la distanciation physique. 

Plus récemment, le couvre-feu provincial a suscité des problèmes d’observation des traditions et des rituels religieux, dont la célébration du sabbat, qui doit se faire après le coucher du soleil.

Lorsque Québec a imposé et modifié les restrictions touchant les rassemblements dans les lieux de culte, la confusion a été encore plus grande, puisque personne ne savait si le nombre de personnes autorisées à se rassembler dépendait de la salle (comme dans d’autres décrets) ou du bâtiment entier.

« C’est normal de poser des questions, c’est normal d’être bouleversé et confus », déclare Libby, exaspérée, en expliquant comment la pandémie l’a affectée, elle et sa famille, au cours de l’année écoulée. 

« Il y a une raison valable, car tout n’est pas clair », ajoute-t-elle.

En plus de demander davantage de clarté et de transparence dans la législation relative à la COVID-19, Libby aimerait que l’on prête une plus grande attention à la façon dont certaines restrictions portent atteinte aux droits garantis par la Charte, comme la liberté de religion.

« Le gouvernement a dit à un certain moment que le théâtre était autorisé à ouvrir avec 200 personnes à l’intérieur, mais que la synagogue n’était autorisée à ouvrir qu’avec 10 personnes à l’intérieur », rapporte-t-elle. 

“C’est mon droit de pratiquer ma religion, plus que d’aller au théâtre, non ? »  demande-t-elle.

« Il est extrêmement difficile de comprendre ce que nous sommes censés faire, ce qu’ils attendent de nous », renchérit Mayer Feig, porte-parole du Conseil des juifs hassidiques du Québec. Selon lui, le conseil est en contact avec les représentants du gouvernement par le biais de consultations interreligieuses depuis le mois de juin, et pourtant, les malentendus persistent.

« Il y a quelques mois, pendant la deuxième vague, alors que nous étions encore autorisés à avoir 25 personnes par salle, conformément aux règles de la Santé publique, des agents se présentaient dans une synagogue et disaient : “Vous n’avez le droit d’avoir qu’une seule personne par bâtiment.” Puis, ils se rendaient dans un autre endroit et disaient : “Vous avez le droit d’avoir 6 personnes par bâtiment” ou “Vous avez le droit d’avoir 25 personnes par bâtiment” ou encore “Vous avez le droit d’avoir 25 personnes par salle”. Donc, ils allaient dans tous les sens », se souvient-il.

Selon M. Feig, les agents qui se présentaient dans les synagogues prétendaient appliquer les recommandations de la Santé publique, mais leurs directives contredisaient directement ce qui était communiqué aux fonctionnaires par le ministère. 

« Nous nous sommes adressés aux gens de la Santé publique en disant que nous avions des ententes avec eux au sujet de ce que nous étions censés faire, mais le SPVM dit autrement. On leur a demandé des clarifications. Parfois, les mesures étaient clarifiées, mais jamais mises en œuvre ; parfois, elles n’étaient jamais clarifiées », explique-t-il.

Le service des relations avec les médias du SPVM n’a voulu ni infirmer ni confirmer ces allégations et a refusé de commenter tout détail lié à ses interventions auprès de la communauté hassidique d’Outremont ou à ses communications avec elle.

M. Feig affirme que, aujourd’hui, compte tenu de la baisse du taux d’infection dans la communauté, il aimerait que les restrictions touchant les lieux de culte soient réévaluées. « Il n’y a pas de preuve et il n’y a pas de cas dans les archives qu’une contagion ou une épidémie de COVID-19 soit attribuable à un lieu de culte », dit-il. 

Selon Santé Montréal, 93 % des foyers actifs de la maladie ont plutôt été localisés dans des lieux de travail, des écoles, des maisons de soins et des services de sécurité, dont un grand nombre demeurent ouverts. 

« Si on peut le faire en toute sécurité, pourquoi pas ? » demande M. Feig au sujet des rassemblements religieux. C’est une protection prévue dans notre Charte des droits. »

« Il est possible de procéder en toute sécurité, poursuit-il. Un très grand nombre d’entreprises manufacturières et d’écoles, qui sont de bien plus grands propagateurs du virus, continuent de fonctionner, ce qui est compréhensible, car elles sont essentielles. La prière est essentielle pour nous. Aussi essentielle que l’alcool, les fleurs, le cannabis et beaucoup d’autres choses qui sont autorisées. »

Des perspectives différentes

Une affiche à l’entrée d’une synagogue annonce en blague qu’il s’agit d’un théâtre, soulignant le fait que, si l’établissement était un théâtre, il pourrait accueillir plus de 10 personnes.
Photo : Alain Picard

Frédéric Dejean, professeur en sciences des religions à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), affirme que les préoccupations exprimées à Outremont sont le reflet d’un enjeu plus large pour toutes les traditions religieuses du Québec.

« C’est une question de communication interculturelle », dit-il, expliquant que l’engagement de la province envers la laïcité rend les choses difficiles et compliquées à aborder.

« Il est difficile de maintenir l’équilibre entre la liberté religieuse et l’intérêt général, poursuit-il. Et les personnes étrangères à ces communautés ne comprennent souvent pas pourquoi, dans certaines situations, les gens placent les lois religieuses au-dessus des édits du gouvernement. »

M. Dejean, qui a récemment coécrit un article dans lequel il préconise une plus grande sensibilité dans le contrôle des limites des rassemblements religieux dans des communautés comme celle d’Outremont, estime qu’il est essentiel que les personnes à l’extérieur des communautés s’efforcent de mieux comprendre les différences de perspective et de vie quotidienne si elles désirent améliorer la situation.

« Cette crise est un indicateur de la façon dont nous considérons les groupes religieux et les questions religieuses au Québec de nos jours, juge-t-il. On a tiré des leçons de cette situation, et j’espère que ces leçons ne seront pas oubliées à l’avenir. » 

Une « question philosophique »  

Fanny Magini, conseillère d’arrondissement à Outremont, affirme que son cabinet est au fait des problèmes qui existent dans l’arrondissement. Elle convient qu’une meilleure communication est nécessaire. « Je pense qu’il y a eu beaucoup de confusion, et malheureusement, ce qui est arrivé est arrivé », dit-elle à propos des interventions policières et des conflits qui ont eu lieu en janvier.

Mme Magini affirme que son cabinet ne reçoit aucune communication directe de la province au sujet des nouveaux décrets. Il lui est impossible de savoir si, ou quand, le gouvernement imposera davantage de restrictions.

Elle ajoute néanmoins que, depuis son élection en 2017, son équipe a tenté de tisser des liens avec les communautés hassidiques d’Outremont, en diffusant notamment les communications de la Ville en anglais et en français et en faisant la promotion d’événements ou de nouvelles de la Ville dans des publications communautaires comme le Heimishe News Flash afin d’encourager davantage de citoyens à prendre part à la vie politique locale.

En ce qui concerne le fait que les restrictions liées à la COVID-19 affectent de manière disproportionnée certaines communautés religieuses de l’arrondissement, Mme Magini affirme que le problème est une question de priorités. « Il y a une pensée majoritaire au sujet de ce qui est essentiel. Par exemple, la SAQ et la SQDC sont considérées comme essentielles. Mais pour ces communautés, ce qui est essentiel, c’est de prier », dit-elle. 

« Est-ce que ce que la majorité pense être essentiel est vraiment essentiel ? Et la majorité tient-elle compte des besoins de la minorité ? demande-t-elle. C’est une question philosophique. » 

Une question philosophique aux conséquences bien réelles pour ceux qui en vivent la réalité – à laquelle Mme Magini  n’offre malheureusement pas de solution.

En revanche, en tant que présidente du Comité Culture et Commerces de la Ville de Montréal, elle indique qu’elle travaille à la mise en œuvre d’un nouveau plan culturel d’envergure pour l’arrondissement. Ce plan fait l’objet de consultations et d’enquêtes publiques depuis un an, et elle exhorte tous les membres de la communauté à y participer.

« Il est certain que [les contributions des communautés hassidiques] est un élément que nous souhaitons voir apparaître dans le plan culturel qui sera mis en œuvre au cours des cinq prochaines années », déclare-t-elle. Elle ajoute que les personnes intéressées peuvent communiquer avec la Ville en consultant le site web de l’arrondissement ou sa page Facebook, ou en s’abonnant à l’infolettre de l’arrondissement.

Une vie de famille et de communauté

Pendant ce temps, la boulangerie est plongée dans l’obscurité, alors que Cheskie et sa famille célèbrent Pessah, une fête qui exige que toute la boutique et la cuisine soient nettoyées de fond en comble, et que tout hamets restant, ou résidu de levure, soit éliminé.

La boulangerie restera fermée jusqu’au 2 avril, alors que la communauté juive locale célèbre la fête avec des repas de Seder, des chants, des mets traditionnels et des jeux. 

Avec les restrictions sanitaires imposées par le gouvernement, Libby affirme que beaucoup de gens vont évaluer les risques en passant du temps avec leur famille pendant cette fête importante.

S’il va de soi que la loi doit être respectée, la vie continue.

« Ce n’est pas une vie de peur, dit Libby. C’est une vie de famille et de communauté. »