Selina Tewentawenron, survivante du Pensionat Shingwauk, et sa fille Brenda commémorent les 215 enfants décédés au pensionnat de Kamloops.
Photo: courtoisie de Brenda Etienne.
Steve Bonspiel  » 
juin 5, 2021

Le journalisme peut parfois causer plus de tort que de bien. Comment parler d’un sujet sans aggraver les traumatismes des personnes qui se confient à nous et de celles qui sont concernées par nos articles ? À La Converse, on comprend que le journalisme attentif aux traumatismes demande du temps et de la sensibilité. Cette semaine, on vous propose un reportage de Steve Bonspiel du journal The Eastern Door, qui sert la communauté de Kahnawá:ke depuis 1992.

 Cet article traite du système des pensionnats autochtones,  un sujet qui peut réveiller des souvenirs liés aux traumatismes provoqués par des abus passés. Un soutien aux survivants et à leurs familles est disponible. Appelez en tout temps la ligne de crise de la Société des survivants des pensionnats autochtones au 1-800-721-0066, 1-866-925-4419 pour la ligne de crise en tout temps.

Selina Tewentawenron et sa sœur aînée Cecilia Etienne ont été kidnappées chez elles par un agent des Indiens, c’est-à-dire un officier employé par le gouvernement du Canada pour forcer l’assimilation des Autochtones. Elles ont été amenées en train au pensionnat Shingwauk (aussi connu sous le nom de Shingwauk Home), à Sault-Sainte-Marie, en Ontario. À l’époque, Selina avait 6 ans, et Cecilia en avait 10 ou 11.

Bien qu’elle ait quitté le pensionnat il y a plus de sept décennies, Selina, une aînée de Kanesatake, n’a pas voulu révéler le nom de l’agent des Indiens qui l’a kidnappée. « Je n’aime pas nommer le Rahetien, car il a une famille. Je ne veux pas les contrarier ou faire du mal à sa famille », dit-elle. Brenda, sa fille, le confirme. « Elle ne veut pas nommer l’agent qui a rempli tous les papiers pour elle et sa sœur et les a jetées dans un train à la gare de Windsor », raconte cette dernière. « Si c’était moi, ce serait une autre histoire. »

Selina y a passé 10 ans. Elle n’est jamais rentrée à la maison au cours de cette période, car ses parents ne pouvaient pas payer son billet de retour. Elle se souvient du voyage en train, au cours duquel, sans argent et incapable de parler anglais, elle a eu si faim et a été, bien sûr, si effrayée.

Ce n’est que lorsqu’elle et sa sœur sont rendues à Blind River, en Ontario, à plusieurs heures de Montréal et juste avant la dernière partie du voyage, qu’un couple allochtone qui monte à bord du train les nourrit. Elles étaient laissées à elles-mêmes, embarquées pour une destination inconnue, entendant une langue étrangère.

« Maman me répétait qu’à chaque fois qu’elle entendait le train qui traversait la rivière – ce qui arrive souvent –, cela réveillait chez elle le souvenir d’avoir été jetée dans un train et de ne pas être rentrée pendant 10 ans », raconte Brenda. Lorsqu’elle a appris la nouvelle de la découverte des restes de 215 enfants du pensionnat autochtone de Kamloops, Selina a pleuré. « Je me suis sentie mal et j’ai ressenti de la pitié », confie-t-elle. « Il y a beaucoup de pensées qui me sont venues à l’esprit, et la plupart me concernaient », dit-elle de ces réflexions, qu’elle ne veut pas partager publiquement. « Quand je suis seule, ça me fait pleurer. Même si je crois que j’ai eu de la chance, rien ne m’est vraiment arrivé. Rien dont on puisse parler. J’étais trop jeune, de toute façon », raconte Selina. 

La femme, qui aura 89 ans en juillet, témoigne de son expérience, tout comme sa fille Brenda, qui assure la traduction du kanien’kéha en anglais. Ce pan de son récit est, en soi, une histoire de triomphe.

Perdre et ré-apprendre 

À son arrivée à Shingwauk, Selina ne parlait pas anglais. Elle dit avoir eu des ennuis lorsqu’elle parlait sa langue, sans en dire plus. Elle a été immédiatement séparée de sa sœur Cecilia.

Certains élèves avaient mis en place un système dans lequel les plus âgés protégeaient les plus jeunes, parfois des autres enfants également. Selina est parvenue, en l’espace de quatre ans, à apprendre un anglais fonctionnel en lisant des livres, en écoutant les autres élèves et en prêtant attention à ce que disait le clergé.

La faim et l’isolement étaient courants. « Nous ne pouvions aller nulle part et nous faisions ce qu’on nous disait de faire » , dit l’octogénaire. Elle estime avoir eu de la chance de pouvoir compter sur d’autres personnes pour l’aider tout au long de son parcours, y compris un certain nombre d’élèves originaires de Kanesatake.

Un élève en particulier, Morris Bonspille, arrive au pensionnat de Shingwauk quelques semaines après elle. « Il s’en faisait toujours pour moi. Il était du côté des garçons, et moi du côté des filles, mais il me considérait comme une sœur, se souvient Seline. C’était un très bon ami. » M. Bonspille est décédé en 2007. 

Une fois qu’elle a maîtrisé l’anglais, Seline a cessé de parler sa langue. Celle-ci a été mise en veilleuse, est devenue dormante. « Quand elle est revenue, elle ne pouvait parler à personne. Elle ne connaissait aucun kanien’kéha, elle ne pouvait même pas communiquer avec sa mère », raconte sa fille. « Je ne pouvais pas m’expliquer ou faire ce que j’avais besoin de faire », dit Selina. Elle a dû récupérer la langue auprès des jeunes qu’elle a commencé à fréquenter. « Elle l’a réapprise, ce qui est une histoire incroyable en soi », déclare Brenda. Par la suite, Selina est devenue enseignante au primaire dans la langue pour laquelle elle s’est tant battue.

Elle se souvient en particulier de deux filles qui ont fugué. Elle ne sait pas ce qu’elles sont devenues. « Les adolescents avaient l’habitude d’aller à des fêtes », dit-elle. Ils se rendaient non loin, dans la communauté ojibway de Garden River, connue des fans de hockey comme étant la ville natale de l’ancien joueur de la LNH et entraîneur-chef Ted Nolan.

Ceux qui tentaient d’échapper à la monotonie, à l’enfermement et aux abus du pensionnat en participant à un rassemblement ou en s’enfuyant prenaient un grand risque. S’ils se faisaient prendre, ils étaient punis. « Lorsqu’ils s’enfuyaient, la GRC les attrapait, les ramenait et leur coupait les cheveux en guise de punition. Ils étaient également battus à coups de ceinture », raconte Selina.

Lily Nicholas fait partie des Kanehsata’kehró:non qui ne sont jamais rentrés chez eux. « Elle a été enterrée là-bas, se souvient Selina. Elle est morte d’une pneumonie. » « Du moins, c’est ce qu’ils t’ont dit », ajoute sa fille.

Mary Oke est également décédée au pensionnat de Shingwauk, bien que l’on ne sache pas exactement ce qui s’est passé. Son corps a été ramené et enterré à Kanesatake.

Malgré la vie difficile à Shingwauk, Selina y est retournée en 1991 avec sa fille pour des retrouvailles. « J’ai amené ma mère là-haut parce que cela lui tenait à cœur. Elle voulait une dernière visite », raconte Brenda. « J’étais tellement fière de ma mère, du respect qu’elle avait pour ses camarades. Beaucoup d’entre eux m’ont dit que maman les avait aidés dans leur transition. Elle leur a appris à survivre dans ce système. »