Svens Telemaque.
Photo: Manoucheka Lacherie


En rencontrant Svens Telemaque, on ne pourrait deviner le passé difficile de l’homme de 33 ans. L’artiste, qui se distingue par ses accomplissements, a pourtant eu un début de vie particulièrement ardu et traumatisant. Non seulement a-t-il effectué un virage à 180 degrés une fois adulte, mais il inspire aujourd’hui les jeunes à atteindre leur plein potentiel et à aller au bout de leurs ambitions. On l’a joint chez lui, à Montréal, après son intervention dans un panel qu’il animait. 

Tu portes plusieurs chapeaux au quotidien. Quels sont-ils ? 

Je suis un auteur, un conférencier et un artiste du spoken word. Mon premier livre est un recueil de poésie, et je travaille présentement sur un second, un mémoire.

En tant que conférencier, je me consacre essentiellement à l’émancipation et au développement personnel des jeunes. J’ai une série d’ateliers sur ces thèmes intitulée Broken Crayons Still Color. J’en ai organisé un peu partout aux États-Unis, au Canada, dans les communautés autochtones comme celle de Waswanipi, en particulier avec les Nations cries, au Maroc, aux Bahamas et en Haïti – dans des centres de détention pour mineurs, des écoles secondaires, des universités.

Je suis co-fondateur de Laughs Allow, qui est une plateforme de spoken word qui existe depuis neuf ans.

Je suis également le coordonnateur de l’église Union United Church. Pendant la COVID, je suis responsable de la banque alimentaire que nous avons, et aussi de notre programme pour les aînés. Je suis également dans l’armée comme réserviste, et j’étudie à Concordia en théologie. Mon but est de devenir aumônier.

Comment s’est dessiné ton parcours ?

Je suis né ici à Montréal, mais j’ai grandi à Miami. Je me trouvais dans un milieu qui était vraiment idéal pour que j’échoue. J’avais beaucoup de problèmes d’estime de soi et, à cause de ces problèmes, j’essayais de combler un vide, d’alimenter mon ego. 

Je suis devenu un produit de mon environnement. J’ai commencé à faire de la fraude par carte de crédit à 13 ans ; j’ai commencé à vendre du crack à 16 ans. Je me suis fait arrêter six fois, j’ai fait quelques séjours de plusieurs semaines en prison. Je prétendais être capable de gérer ça. Quand j’étais jeune, ça me donnait l’impression d’être un dur. Quand je me suis fait arrêter la dernière fois à cause d’une arme à feu, j’ai souhaité ne plus y retourner. Des gens ont essayé de me tuer, j’ai failli être kidnappé, on m’a agressé, on a braqué des armes sur moi. Je m’attendais à ce que de mauvaises choses m’arrivent. Ce à quoi je n’étais pas préparé, c’est la souffrance des gens qui achetaient de moi.

À l’époque, je plaçais l’argent avant les gens, et même avant moi. Je prenais beaucoup de risques : celui de perdre la vie, de me retrouver en prison. Mon objectif, c’était l’argent. Aujourd’hui, c’est le contraire. 

Les crayons de couleur cassés peuvent encore colorier. Différents événements peuvent nous briser, cela ne nous empêche pas de nous manifester dans nos communautés, notre société et, ultimement, dans le monde entier avec notre propre richesse. Je veux montrer à colorier avec ce caractère unique. 

Svens Telemaque

Comment as-tu décidé de changer de cap et de faire autre chose de ta vie ?

J’aimais beaucoup la musique. À cette époque, je rappais. Il y avait un micro ouvert, et la personne qui le tenait m’a pris sous son aile. C’était en fait un comédien très populaire. Il essayait de me faire lâcher prise, parce qu’il était déjà allé en prison pour trafic de drogue. Donc, je ne pouvais pas avoir de drogue sur moi quand j’étais avec lui. Il m’a fait découvrir un autre monde, celui du divertissement. Il m’a appris à faire la promotion de spectacles et d’autres choses comme ça. C’est la première fois que je me suis mis à gagner de l’argent légalement. Ça m’a fait voir les choses différemment.

J’ai été cambriolé, et le voleur de la voiture a failli mourir. Ça m’a fait réaliser que mon environnement n’était propice qu’à mon échec. Donc, je suis parti. Je suis arrivé à Montréal et je suis reparti de zéro à l’âge de 20 ans. Au début, je ne trouvais pas ma place. J’avais un emploi, mais je n’étais pas heureux. Je suis retourné à l’école, mais j’échouais sans cesse. 

Je suis tombé sur le métier de conférencier dans les écoles par hasard, à la suite d’une rencontre. J’ai pensé à mon histoire et aux trésors qui s’y trouvaient.

Pourquoi as-tu voulu partager ton histoire avec les jeunes ? 

J’ai réalisé que le problème, ce n’était pas le fait d’être noir, d’être pauvre, ou même d’habiter dans le ghetto. C’était une question d’ego. C’était une question d’estime de soi. 

Tout le monde a des vulnérabilités. Si on ne parle pas aux gens quand ils sont jeunes, ils finissent par se tourner vers ce qui leur permet de se sentir aimés. Dans mon cas, je crois que si j’avais eu quelqu’un qui m’avait parlé ainsi à cet âge, cela m’aurait évité bien des ennuis.

Comment peut-on devenir quelque chose qu’on ne voit pas ? On a besoin de points de référence. Il faut en donner aux jeunes, leur donner le soutien nécessaire pour qu’ils puissent faire ce qu’ils veulent faire.

Je souhaite que les jeunes aient plus d’options, et qu’ils se rendent compte des options qu’ils ont. Je leur souhaite également d’être plus instruits sur le plan financier, et dans d’autres domaines qui les intéressent. Cela leur sera favorable et leur permettra de faire avancer la prochaine génération.