Fatima Hariri, Fariha Naqvi-Mohamed, Lamia Chahitelma (en haut) Huda Mzioudet, Anika Rahman et Idil Issa (en bas)
Lela Savić  » 
février 2, 2021

Le 1er février marque la Journée mondiale du hijab depuis 2013. Alors que pour plusieurs femmes, le hijab représente une forme d’empowerment, il est aussi devenu un marqueur de discrimination. Les fondatrices de cette Journée mondiale souhaitent combattre les stéréotypes dont peuvent souffrir les femmes qui portent le voile. Cette année, elles ont lancé une campagne en ligne intitulée #EndHijabophobia, demandant aux femmes portant le hijab de publier des photos d’elles avec le mot-clic. La Converse a recueilli quelques témoignages.  

Apprendre à se connaître

« Je veux que les gens comprennent que le hijab, c’est une liberté. Contrairement à ce que certains pensent, c’est une liberté personnelle, c’est un choix, c’est spirituel », dit d’emblée Lamia Chahitelma. 

Lamia porte le voile depuis 10 ans. Dix ans au cours desquels elle n’a pas subi d’attaque physique ou verbale. Jusqu’à cet été, alors qu’elle se trouvait au Walmart avec sa fille de huit ans. 

« Je magasinais avec ma fille, et un homme s’est arrêté devant moi. Il m’a regardée dans les yeux, et puis il m’a dit : “Est* de musulmane.” Je suis restée bouche bée », témoigne-t-elle. « La seule chose que j’ai pu lui répondre, ç’a été : “Euh… vous êtes sérieux, monsieur ?” Il m’a fixée en me répondant : “Oui, pleinement.” Et il est sorti du magasin en courant. » 

Cette expérience a été éprouvante pour la mère de quatre enfants. 

« Ça m’a fait de la peine. Je ne pensais pas que ça allait me faire de la peine parce que j’avais déjà entendu des filles qui ont subi ça et je m’étais dit que ce n’était pas si pire que ça. Mais là, maintenant, je les comprends. Je me disais que ça ne se pouvait pas, des gens haineux comme ça. C’est décevant, ça fait peur ; je ne sais pas jusqu’où ça va aller, ce genre d’ignorance-là. » 

Elle estime que, pour vaincre cette peur du hijab, les gens doivent s’informer sur l’islam et apprendre à se connaître. « Un jour, j’étais dans un magasin, et un monsieur me fixait. Je me disais qu’il allait venir me dire quelque chose de raciste. Et puis, il s’est approché et m’a dit : “Madame, vous êtes très belle avec votre foulard.” C’était un homme québécois, ça a fait ma journée ; ça fait du bien d’entendre ça », nous confie la mère de famille. 

Plus d’empathie depuis le début de la pandémie

Depuis le début de la pandémie, la Dre Anika Rahman, qui porte le voile, remarque une nouvelle attitude envers le hijab. Celui-ci passe inaperçu.

« Heureusement – surtout pour les travailleurs de la santé –, les gens comprennent maintenant que c’est vraiment plus important ce qu’on a dans la tête que ce qu’on porte sur la tête », déclare la Dre Rahman, médecin de famille en Ontario. 

Elle pense que la pandémie a changé les priorités de la population. « J’ai l’impression qu’il y a plus d’empathie, que les gens éprouvent une plus grande inquiétude et que, finalement, ce n’est pas si important ce qu’on porte », avance-t-elle.

« On comprend qu’en fin de compte, la race, la religion, la couleur, ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est qu’on soit présent pour aider la population. »

« Mon hijab, c’est mon choix »

Fatima Hariri, qui est âgée de 18 ans, étudie au cégep. Née au Québec, elle se définit comme une Québécoise musulmane francophone. Elle estime que le voile a été utilisé pour alimenter de nombreux débats publics, autant au Québec qu’ailleurs dans le monde. « Je trouve cela décevant de voir que c’est assez difficile d’accepter le choix que font plusieurs femmes de porter le voile. On nous parle de liberté, d’équité et d’égalité, mais on nous enlève ces choix lorsqu’il est question du voile », affirme-t-elle à propos de la Loi sur la laïcité de l’État. 

Dans une photo qu’elle a partagée sur les réseaux sociaux en marge de la Journée mondiale du hijab, elle pose avec une affiche sur laquelle on peut lire : « Mon Québec favorise la diversité. » Mme Hariri nous explique son choix. « Parfois, on peut sentir que le Québec n’est pas ouvert. Moi, cette question me tenait à cœur, parce que la diversité, c’est une beauté. J’ai participé à des événements où on ne voyait plus que je portais le voile. On aurait dit que tout le monde me regardait comme une personne normale, et c’était un sentiment magnifique. J’aimerais vraiment qu’on puisse communiquer au lieu de se jeter des pierres. Je n’aime pas ce climat qui règne entre musulmans et Québécois. Je suis musulmane et je suis Québécoise. Je ne suis pas exclue de la société – j’y vis et j’y contribue comme tout autre citoyen », témoigne-t-elle. 

Fariha Naqvi-Mohamed, elle, considère son hijab comme un symbole de force. « Mon hijab est ma fierté. Il fait partie de mon identité. J’ai choisi de me présenter ainsi au monde. Il renforce ma conviction qu’il faut valoriser une femme pour ce qu’elle a dans la tête et non sur la tête », déclare la journaliste de CityNews Montréal.  

« Il y a 20 ans, j’ai mis mon hijab. J’ai été la première et la seule de ma famille immédiate à le faire. Il n’était ni populaire ni accepté à l’époque. Je me suis défendue auprès de mes proches pour avoir le droit de dissimuler mes cheveux et certaines parties de mon corps, et ce, afin de révéler mon identité de femme musulmane canadienne très fière de l’être. Ma vision des choses est claire, et je suis contente d’avoir dû me battre pour porter mon hijab. Ça m’a amenée à me remettre chaque jour en question. Mon hijab, c’est mon choix. Ce n’est pas seulement un vêtement qui orne ma tête, mais une partie intégrale du tissu de mon identité. Aujourd’hui, je me joins à des dizaines de millions de femmes du monde entier pour célébrer la Journée mondiale du hijab », a-t-elle déclaré sur sa page Facebook. 

Une obsession maladive pour le hijab

Pour Tasnim Rekik, la peur du hijab est bien présente au Québec. « Je pense qu’il y a une obsession maladive pour le hijab au Québec, dans le sens où, juste à la vue d’un hijab, il y a des réactions », remarque-t-elle. « Ça fait plus de 15 ans qu’on parle du voile et de la possibilité d’en restreindre le port au Québec. Pour moi, c’est évident qu’il y a une peur de l’islam, mais surtout de la présence visible de l’islam dans l’environnement, dans les rues, dans l’espace public en général. »  

Intervenante psychosociale, Mme Rekik dit avoir un malaise avec le fait que la Journée mondiale du hijab coïncide avec le premier jour du Mois de l’histoire des Noirs. « Je ne veux pas qu’un jour aussi important attire autant les projecteurs, au détriment de l’inauguration d’un mois si important. D’autre part, je sais combien ce jour est significatif pour mes sœurs noires hijabis, qui célèbrent deux identités tellement attaquées parce que trop visibles. Je souhaite que cette journée soit source d’empowerment pour nous toutes, et encore plus pour nos sœurs musulmanes noires hijabis, et que ce soit l’occasion d’amplifier leurs voix au sein de nos communautés », note la jeune femme.  

 

 

« Une misogynie islamophobe » 

C’est en réponse à la misogynie islamophobe que Houda Mzioudet a participé à la Journée mondiale du hijab en brandissant une affiche où on pouvait lire : « Je ne suis pas mon hijab. » « C’est cette idée que la femme voilée reste toujours une arme de contrôle pour les deux camps : que ce soit pour les islamo-conservateurs ou les islamophobes », explique-t-elle. Avec son message, elle souhaite combattre cette vision réductrice de la femme hijabi. « C’est pour dire que la femme, elle n’est pas seulement ce qu’elle porte », affirme la chercheuse en affaires nord-africaines. 

Ayant émigré de Tunisie en 2018, elle a vécu deux au Québec, puis a quitté la province en septembre dernier, car elle ne s’y sentait pas libre. « J’éprouve une sorte de soulagement d’avoir quitté cette province, qui est obsédée par ce bout de tissu. C’est quelque chose qui est tellement politisé ! Cela fait en sorte que la femme voilée n’a plus de personnalité ; elle n’a que ce chiffon qu’elle porte sur sa tête », affirme la chercheuse. Elle dit avoir passé deux ans de calvaire au Québec. « Je vivais dans une peur immense. Je vivais dans la paranoïa. Je n’ai jamais vécu cela, même quand j’étais en pleine guerre en Libye. » Aujourd’hui installée à Toronto, elle s’y sent moins ostracisée. 

En tant que femme noire musulmane, Mme Mzioudet dit s’être habituée au paternalisme de la communauté musulmane dite blanche. « Même si je suis arabe de culture – parce que je suis Tunisienne –, dès qu’on me voit, je suis la Noire. On me traite comme une musulmane de seconde zone. » Elle explique que sa situation est à replacer dans le contexte colonialiste des peuples africains qui internalisent le racisme de leurs anciens colonisateurs.  

« Ma bataille, en tant que femme musulmane noire, c’est de décoloniser tout ça par ma présence et mon travail de chercheuse. Lorsqu’on m’invite dans l’espace public, on ne m’invite pas pour parler de mon hijab. » La présentatrice noire de CBC Ginella Massa, qui porte un hijab, est pour elle un vent d’espoir. « Je me suis vue en elle. Ça montre qu’il y a un espoir quand même », dit-elle.

La chercheuse souhaiterait aussi qu’on pense au Mois de l’histoire des Noirs le 1er février dans les pays arabophones, alors qu’on y célèbre la Journée mondiale du hijab. « J’aimerais voir ça dans des pays arabes où on nie vraiment le Noir en tant que personne qui a souffert de négrophobie au sein des communautés musulmanes, que ce soit ici en Occident ou chez les musulmans eux-mêmes. » 

Pas de fierté sans intersectionnalité 

Idil Issa, écrivaine, conférencière et militante, abonde en ce sens. « En cette Journée mondiale du hijab, j’ai l’impression d’avoir deux esprits et deux cœurs. Dans l’un de ces esprits et de ces cœurs, je suis solidaire de toutes mes sœurs musulmanes, qui sont exclues, marginalisées et victimes des stéréotypes en raison des choix qu’elles font avec leur propre corps. Dans l’autre esprit et dans l’autre cœur, je ne peux m’empêcher de ressentir l’angoisse du manque de considération que reflète le choix du 1er février, premier jour du Mois de l’histoire des Noirs, pour la Journée mondiale du hijab – ce qui détourne l’attention d’un mois aussi important. Chaque mois devrait être le Mois de l’histoire des Noirs, mais dans un monde imparfait, il vaut mieux un mois que rien du tout », déclare-t-elle. 

« Chaque année, j’attends les références à Malcolm X et à Mohamed Ali en sachant qu’il faut changer la manière dont les musulmans noirs sont traités. Bien qu’il soit difficile de s’y attaquer publiquement sans être instrumentalisé par les islamophobes, le racisme anti-noir au sein de la communauté musulmane est endémique et doit être dénoncé et éliminé », affirme la jeune femme.