La rédactrice en chef de La Converse, Lela Savic explique l'approche unique du nouveau média.
Lauren Kaljur  » 
Décembre 2, 2020

Une conversation avec la rédactrice en chef de La Converse, Lela Savić

C’est une bonne semaine pour les lecteurs férus de nouvelles au Québec. La Converse, une toute nouvelle plateforme médiatique, lance officiellement son site web ! La Converse propose un journalisme de dialogue au service des Québécois et des communautés, un journalisme pratiqué par et pour des personnes qui veulent changer le monde. Rien de moins ! 

À quoi ressemble un journalisme de dialogue propulsé par les communautés ? Pour le savoir, Lauren Kaljur, de The Discourse, a rencontré celle qui est à l’origine de La Converse, la rédactrice en chef Lela Savić. Découvrez ce qui la motive, et ce qui attend nos lecteurs.

Lauren Kaljur : Comment cette aventure a-t-elle débuté ?

Je suis la directrice du chapitre québécois de l’organisation Canadian Journalists of Colour (CJOC), un réseau créé par et pour les journalistes racisés. Quand on est une personne racisée, travailler dans les médias québécois et canadiens est tout un défi, car nous sommes peu nombreux. Le soutien qu’on reçoit de CJOC est donc vraiment très différent de celui qu’on peut retrouver ailleurs.

En janvier dernier, nous avons publié nos 7 appels à l’action, et Erin Millar, de The Discourse, les a partagés sur Twitter en indiquant que son média s’engageait à les mettre en pratique. J’ai trouvé ça impressionnant. Très peu de gens en ont fait autant ; je ne m’attendais pas du tout à ça. J’ai donc communiqué avec elle pour en savoir plus sur The Discourse et sur la façon dont elle avait lancé ce média. Je lui ai dit que j’avais toujours voulu lancer un projet similaire au sien. Elle m’a répondu que The Discourse cherchait à étendre sa présence au Québec. À partir de ce moment, il est devenu naturel de développer ce projet ensemble. 

L.K. : Comment décrirais-tu La Converse ?

Il s’agit d’un espace médiatique qui se met au service de la société en comblant les fossés qui divisent les gens. Avant tout, La Converse a une dimension très humaine ; c’est un média fondé sur le dialogue. Cette particularité fondamentale est inspirée de ma culture, qui est construite sur les relations. Je suis Rom, et dans ma culture, on ne peut pas simplement se présenter chez quelqu’un et lui poser des questions. Il faut s’asseoir, lui demander comment il va, discuter avec lui avant de se mettre au travail. C’est comme ça que j’ai été élevée. Pour moi, c’est naturel, et je suis capable de parvenir à un autre niveau uniquement grâce à l’écoute. 

Au Québec, j’ai l’impression que, lorsqu’on est journaliste, on devient presque une sorte de vedette. Personnellement, je ne suis pas devenue journaliste pour voir mon visage dans les journaux et obtenir un traitement de faveur. Je suis devenue journaliste parce que je veux changer le monde. Je sais que c’est quétaine, mais c’est ma grande motivation. 

La Converse nous amène à descendre de notre piédestal pour nous placer à la hauteur de la société. Le journaliste n’est pas un guide moral qui sait tout ; il écoute les gens, il vérifie les faits, il remet en question les pouvoirs établis.

L.K. : À quoi peuvent s’attendre les lecteurs de La Converse ?  

Tout notre contenu est publié dans une infolettre hebdomadaire ou bimensuelle, selon la complexité des reportages. C’est le journaliste qui rédige l’infolettre, et non pas moi. Ça, c’est fantastique ! Chaque article commence par une note de transparence, dans laquelle l’auteur partage ce qu’il a appris en faisant son reportage, pourquoi il l’a réalisé, quelle est sa position. Nous sommes vraiment transparents face à nos lecteurs, et nous établissons ainsi un rapport de confiance avec eux. Dans les conférences que je prononce, j’invite les gens à se poser les questions suivantes, qui ont trait à la positionnalité : Que représente socialement le journaliste lui-même ? Quelle incidence cela a-t-il sur les sujets qu’il traite et sur le type de réponses qu’il obtient ? Je crois qu’une fois que les gens ont conscience de cette réalité, ils ont davantage confiance. Et c’est formidable de pouvoir maintenant mettre tout cela en pratique !

L.K. : Justement, pourquoi lancer ce média maintenant ?

Notre époque nous montre que l’information est vraiment un service public essentiel. On essaie de répondre aux besoins des gens en étant à l’écoute de la communauté. On répond aux questions qu’ils soulèvent, pas aux nôtres. Si vous êtes uniquement au service de votre curiosité, vous profitez de la misère des gens. Quand nos lecteurs s’abonnent à La Converse, nous les interrogeons sur leurs préoccupations et leur demandons comment nous pouvons mieux les servir. C’est si simple, et ça fait toute la différence ! 

En ce moment, les médias servent des intérêts économiques plutôt que les besoins du public. Avec les licenciements provoqués par la crise que vivent les médias, je pense que nous avons été encore plus dépossédés de notre devoir de journaliste. Cela nous a obligés à produire des nouvelles très rapidement sans développer les relations humaines avec les personnes que nous rencontrons et avec notre audience. Il y a eu une énorme vague de fausses nouvelles ces dernières années, et je ne suis pas certaine que le milieu journalistique prenne les mesures nécessaires pour enquêter sur le rôle que ce phénomène a pu jouer en décevant les gens depuis si longtemps.

Pour ma part, je suis heureuse que nous ayons décidé de ne pas attendre 25 ans pour disposer de la plateforme médiatique que nous souhaitions. Il faut offrir aux gens le journalisme qu’ils méritent.

L.K. : Quelle influence ton expérience de journaliste racisée a-t-elle sur ton travail ? 

Les Roms sont l’un des groupes les plus marginalisés d’Europe. La façon dont nous sommes représentés est toujours problématique. Nous sommes constamment déshumanisés. Malheureusement, nos communautés doivent continuellement faire des efforts supplémentaires pour affirmer leur humanité. J’ai grandi en étant témoin de cette injustice et j’ai voulu devenir journaliste pour changer ça. Pour moi, le journalisme n’est pas simplement un travail, c’est une vocation. Aujourd’hui, je fais des reportages sur différents sujets, mais comme je viens d’une communauté qui a été si mal représentée, je suis très consciente des répercussions que mon travail peut avoir sur la vie quotidienne des gens. Je crois qu’aborder les nouvelles avec précaution et en adoptant une approche centrée sur les relations me permet de mieux faire mon travail, mais aussi de servir les gens. J’essaie de créer un cadre où nous n’avons pas besoin de filtres et où nous pouvons être vraiment honnêtes les uns avec les autres.

L.K. : À quoi ça ressemble en pratique ?

J’ai travaillé pour La Presse, Radio-Canada et le journal Métro, et au fil des ans, j’ai acquis la confiance de communautés racisées de manière à ce qu’elles se sentent à l’aise de me parler. L’an dernier, j’ai réalisé un reportage sur une jeune fille marocaine francophone qui a vécu un incident raciste lorsqu’elle travaillait chez Walmart : une femme lui a lancé une caisse de bouteilles d’eau en lui criant des insultes. L’affaire n’a pas été couverte par les médias francophones, mais les journalistes anglophones s’y sont attardés. Elle m’a laissée raconter son histoire parce que j’ai passé du temps avec elle. On a développé une relation et j’ai fait un suivi. Je veux qu’il y ait plus d’histoires comme celle-là, vécues par d’autres journalistes que moi.

L.K. : Comme les gens peuvent-ils s’impliquer ? 

Ils peuvent s’abonner à notre infolettre et nous suivre sur Facebook, Instagram et Twitter. Ils peuvent également prendre part à notre campagne en effectuant une contribution.  J’aimerais enfin préciser que nous ne pouvons bien faire notre travail que si les gens nous expliquent leurs besoins. Je les invite donc à répondre à notre questionnaire et à nous dire ce dont ils ont besoin en nous envoyant un courriel.