Pour Kassandra Kernisan, c’est son expérience qui lui a dicté sa voie. L’entrepreneuse, qui s’applique à faire profiter les groupes marginalisés d’initiatives de bien-être, se consacre maintenant à ce qui lui tient autant à cœur : l’avancement de la jeunesse noire. Elle nous raconte comment elle s’y prend, avec un sourire lumineux aux lèvres et une force tranquille dans le regard. 

Vous êtes directrice générale de DESTA Black Youth Network. Quelle est la mission de cet organisme ? 

DESTA est une association caritative qui existe à Montréal depuis 15 ans. Elle se consacre à combler les lacunes auxquelles les jeunes adultes noirs sont confrontés pour trouver un emploi, poursuivre leur éducation et donc progresser dans la société. En raison du racisme systémique et des barrières linguistiques, il est difficile pour les jeunes Noirs anglophones de naviguer dans la société québécoise et montréalaise. Nous les aidons essentiellement à surmonter ces barrières systémiques par le biais de divers programmes de formation, d’employabilité et d’entrepreneuriat.

LC : On entend peu parler de la réalité des Noirs anglophones d’ici. Comment vivez-vous cela ? 

C’est vraiment important pour moi de pouvoir aider les jeunes à surmonter ce que j’ai moi-même dû surmonter. 

Mes frères et moi avons grandi au New Jersey, de parents haïtiens. Nous avons vécu aux États-Unis avant de déménager au Luxembourg, puis je suis arrivée à Montréal pour étudier lorsque j’avais 17 ans. 

J’ai découvert Montréal à ce moment-là. Mon expérience à l’Université McGill a été un peu traumatisante à l’époque, il y a 20 ans. J’étais souvent la seule personne noire dans mes cours. Je me sentais isolée, j’avais l’impression de ne pas avoir ma place, ou de ne pas pouvoir me lier aux autres. De plus, je n’avais pas pu naviguer pleinement dans la vie universitaire, faute d’argent, de ressources et de soutien.

Mon expérience à McGill m’a laissée avec une vision limitée de Montréal, géographiquement et socialement parlant. Après avoir fini mes études, je me suis rendu compte que j’étais vraiment désavantagée en tant que femme noire et anglophone. Ç’a été un choc, ce n’était pas ce que j’avais envisagé. J’ai eu le sentiment de me retrouver avec peu, même si j’avais un diplôme.

La réalité est que beaucoup d’étudiants internationaux quittent Montréal après leurs études. Je faisais partie de ceux qui voulaient rester dans la métropole pour y bâtir une carrière. Ç’a été extrêmement difficile pour moi. Malgré mes connaissances de base, la langue a été une chose énorme à surmonter. Ça ne m’est pas venu naturellement. Je me suis immergée dans des environnements francophones, j’ai suivi des cours de français. Quelques années plus tard, je suis retournée aux études pour faire un MBA dans un programme bilingue aux HEC.

À la lumière de votre travail et de votre expérience, quels sont les obstacles auxquels les jeunes anglophones noirs font face ? 

Personne n’aime reconnaître qu’il a des préjugés raciaux. Si on regarde le système, la façon dont il a été construit en Amérique du Nord, on finit par se rendre compte que c’est un système construit sur des idéologies racistes. Plus près de nous, si on regarde l’histoire des anglophones noirs à Montréal, on voit qu’ils étaient vraiment cantonnés à certaines carrières. Beaucoup vivaient dans le quartier de la Petite-Bourgogne, car ils étaient porteurs ou travaillaient dans le secteur ferroviaire. C’était l’un des seuls emplois possibles pour un Noir anglophone à Montréal. Quelques générations plus tard, il s’agit d’un obstacle dont on peut encore constater certaines traces. 

Les statistiques montrent clairement que, pour un anglophone noir, le taux d’employabilité est la moitié de celui de n’importe quel autre groupe démographique, et ce, pour des personnes ayant le même niveau d’éducation. 

Les Noirs anglophones n’ont pas de réseaux solides, et c’est une chose qui est particulièrement importante. Si les jeunes noirs obtiennent un bon emploi, ils se retrouvent souvent dans des environnements où ils se sentent isolés. Ils peuvent subir des micro-agressions raciales, qui, avec le temps, font des ravages sur quelqu’un qui se trouve dans un environnement où il se sent déjà isolé, différent, peut-être pas à sa place. Cela peut conduire la personne à partir, à faire une dépression, ou pire. Ce ne sont pas des environnements enrichissants pour nos jeunes.

Il y a, bien sûr, la langue. Certains affirment que c’est facile à surmonter, qu’il s’agit simplement d’apprendre le français. C’est en partie vrai. Mais il y a un fossé politique, surtout lorsque les jeunes constatent l’expérience de leurs aînés, la façon dont ils ont été traités en tant qu’anglophones au Québec. Même s’il y a la volonté d’apprendre la langue, au Québec, il y a parfois de la résistance politique. Nous devons également aborder cet aspect des choses. 

Comment faire pour corriger ce problème et améliorer la situation ? 

Il y a tellement de travail à faire, notamment au niveau du gouvernement. Ils disent être solidaires et vouloir offrir du soutien, notamment en injectant des fonds dans des programmes qui soutiennent les communautés noires au Canada, mais il y a encore un déni du racisme systémique. Il pourrait y avoir une plus grande sensibilisation, par exemple à l’aide de campagnes sur le racisme systémique. Il faut vraiment que les gens se sentent à l’aise pour parler et reconnaître que nous sommes tous conditionnés à penser d’une certaine façon. 

Bien des entreprises sont à la recherche de talents et, ces derniers temps surtout, elles cherchent des talents noirs. C’est très bien. Mais, souvent, on rencontre de la résistance lorsqu’on souhaite savoir le travail qu’elles sont prêtes à faire pour rendre leur environnement plus inclusif. En matière d’équité, de diversité et d’inclusion, nous constatons que peu d’entreprises sont prêtes à prendre des mesures pour embrasser vraiment la diversité. Elles ne semblent pas comprendre que la diversité a des effets positifs sur les résultats et la rentabilité. Ce n’est pas comme si elles leur faisaient une faveur en embauchant des Noirs. C’est dans l’intérêt de l’entreprise d’être capable de retenir ces employés et de tirer le meilleur d’eux. C’est une chose qui est bénéfique pour tout le monde. 

Chez DESTA, on regarde également beaucoup du côté de l’entrepreneuriat. Je pense qu’il y a tellement de talents, de connaissances, de compétences, de création, d’inventions, de services et d’idées au sein de notre communauté qui sont inexploités. Nous avons du mal à les mettre sur le marché, parce que nous n’avons tout simplement pas les ressources et l’accès au financement. Je pense que cela nous désavantage vraiment. Et ça désavantage la société en général, parce que la société ne bénéficie pas de ces idées.

Quel message souhaitez-vous faire passer aux jeunes ?

Aux jeunes qui éprouvent des difficultés en ce moment, je dirais : vous n’êtes pas seuls. Il y a des ressources ici pour vous. DESTA est l’une d’entre elles, mais il y a tant d’autres organisations qui font diverses choses pour soutenir la communauté noire.

Il n’y a pas de limites à ce que vous pouvez être. Souvent, nous sommes conditionnés à penser, en particulier en raison du système éducatif, que nous ne pouvons devenir que certaines choses. Je pense qu’il s’agit de faire ressortir chez les jeunes leurs capacités, leurs talents naturels, ce qui les passionne. Ce n’est pas le cas à l’école, ils ne reçoivent pas d’encouragements à l’école. C’est souvent le contraire. On peut penser qu’il y a des limites, mais il y a toujours des moyens de les dépasser. N’ayez pas peur d’être différents, célébrez vos différences, car ce sont ces différences qui vont créer le changement dans notre société. Nous ne voulons pas que la société soit la même dans 10 ou 20 ans, nous voulons qu’elle soit différente, nous voulons qu’elle soit meilleure. Donc, nous avons besoin de personnes différentes, de personnes qui se sentent exclues – acceptez-vous, soyez vous-mêmes et exprimez-vous, c’est vraiment important.