Sauver les femmes afghanes : une instrumentalisation occidentale

31 août 2021

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Le mois dernier, le président américain, Joe Biden, annonçait le retrait complet des troupes américaines de l’Afghanistan pour le 31 août 2021. Le 15 août 2021, Kaboul, la capitale, tombait aux mains des talibans, qui contrôlent désormais le pays. Depuis, la question de la défense des femmes afghanes se fait omniprésente. Face à cette réalité, des Afghanes nous ont fait part de leurs inquiétudes et de leurs expériences. 

Des stéréotypes tenaces et dommageables 

Safia Hashimi déplore l’image stigmatisante des femmes et du peuple afghan véhiculé dans les médias. Photo : courtoisie de Safia Hashimi

« Nous, les femmes afghanes, sommes capables de beaucoup de choses. Je ne veux pas que ce qui se passe dans mon pays en ce moment me définisse en tant que personne », nous dit Safia Hashimi, qui vit à Montréal depuis cinq ans et demi. « La façon dont les médias parlent de la femme afghane m’affecte, car cela renvoie une mauvaise image de l’Afghanistan », ajoute-t-elle au sujet de la manière dont on présente leur situation sous un régime taliban. 

Elle s’indigne de la couverture médiatique occidentale des faits qui surviennent dans son pays d’origine, couverture qu’elle trouve parfois stigmatisante et déshumanisante. « Une journaliste a indiqué que les talibans lui avaient demandé de se tenir avec les femmes, séparées des hommes. La façon dont elle l’a présenté m’a mise mal à l’aise », explique Mme Hashimi au sujet d’un reportage diffusé sur une grande chaîne américaine. « Ailleurs, il y a peut-être un malaise à séparer les genres, mais en Afghanistan, c’est normal. À mon avis, cette différence culturelle a été exagérée », nuance-t-elle. 

Elle est lasse aussi des clichés qui dépeignent son pays comme une terre de réfugiés, de guerre et de violence. Au sujet de la couverture médiatique et des discours centrés autour de l’urgence de « sauver les femmes afghanes », qui sont si courants en Occident, Mme Hashimi note que plusieurs Afghanes sont déjà mobilisées autour de cette question. Elle cite plusieurs d’entre elles, souvent méconnues, qui se sont battues pour la justice : il y a, par exemple, la reine Soraya Tarzi, qui, avec son mari, a lutté pour les droits des femmes, et Rula Ghani, la femme du dernier président, qui s’est battue pour les droits des femmes, des enfants et des réfugiés. « Les femmes vont se lever pour combattre les injustices du gouvernement actuel. On va essayer de les faire taire, mais ça ne fonctionnera jamais, affirme-t-elle avec fermeté. Nous avons espoir en un avenir libre et ne céderons jamais à la tyrannie ! » 

Une résilience sous-estimée

Mari Nazari, qui vit également à Montréal, est du même avis. « En étant moi-même une, je crois fondamentalement que les femmes afghanes sont très fortes. Donc, les discours du genre “On doit sauver la femme afghane” me rendent mal à l’aise, affirme l’étudiante à la maîtrise en counseling de carrière. Malheureusement, la société et le gouvernement des talibans ne laissent pas les femmes exprimer leur force. J’aimerais aussi qu’on accorde un peu de mérite à nos chères femmes afghanes. » Elle est fière d’être Afghane, mais cette fierté vient avec son lot de soucis. « Ça ne doit pas être facile, me dit-on », rapporte-t-elle en décrivant les microagressions qu’elle vit.

Puisant dans ses expériences, Mme Nazari utilise sa voix pour informer des enjeux que vit la population afghane par le biais des réseaux sociaux. La conscientisation est de plus en plus importante. Cependant, pour l’étudiante, l’empathie est insuffisante. « Je trouve ça vraiment frustrant que les gens ne me posent aucune question sur les causes de la situation actuelle en Afghanistan. Parce que mon pays n’a pas toujours été comme ça », ajoute-t-elle avec frustration. « Je ne vois aucune réaction autre que l’empathie. Il faut de l’action aussi. Je veux plus de conscientisation réelle », insiste-t-elle. 

Une incidence sur les femmes musulmanes

Le discours actuel sur les Afghanes affecte les femmes musulmanes de diverses origines. Ces inquiétudes ont porté Hiba J. à faire publier sur Instagram une vidéo qui traite de ces enjeux. Elle a beaucoup hésité avant de le faire. « Je ne voulais pas me surimposer sur ce qui se passe en Afghanistan et aux efforts des militants afghans », explique la militante d’origine marocaine. « Le discours a pris un tour simpliste en présentant ces femmes comme des opprimées qui se couvrent malgré elles, alors que le problème est beaucoup plus large, avec beaucoup d’autres nuances qu’on oublie de mentionner », regrette la militante de Béliers solidaires, un collectif formé par des élèves et d’anciens élèves de l’École Henri-Bourassa afin de dénoncer la haine. 

Ce type de discours pique la jeune femme, qui porte le voile. Elle y entend des parallèles avec les propos entourant la loi 21. « La même rhétorique a été utilisée, même si je ne suis pas Afghane, explique-t-elle. L’argument qui revient toujours, pour défendre cette loi, c’est que ces femmes sont opprimées. Et qu’il revient au Québec de les sauver en leur enlevant leur voile. C’est comme si nous, on n’avait aucun choix. » 

Rukaya Achhal, étudiante en histoire à l’Université de Montréal, trouve le discours sur la tenue vestimentaire des Afghanes particulièrement troublant. « On associe l’image de femmes plus vêtues à une régression des droits des femmes. Et il y a cette obsession malsaine pour les Afghanes des années 1970, qui portaient des jupes très occidentales, dit l’étudiante d’origine marocaine. Il y a des parallèles douteux qui sont faits, par exemple, comme je le disais, celui voulant qu’une femme plus vêtue, qui porte des habits traditionnels associés à l’islam, signifie un recul. »

« Dans les médias, on laisse peu de place aux femmes musulmanes pour s’exprimer sur ce genre de question, alors que ce sont les principales concernées », déplore Mme Achhal. Elle estime que la loi 21 la dépeint comme une personne soumise. « J’ai choisi de porter le voile pour garder mes limites avec mon corps, et j’ai choisi d’avoir un rapport avec ma spiritualité que je juge sain en mettant ces vêtements », affirme-t-elle avec fermeté et conviction. 

Mme Achhal trouve qu’il est hypocrite de la part de gouvernements comme celui du Québec et de la France de critiquer le fait que les droits des femmes musulmanes soient bafoués par d’autres régimes dans la mesure où ces gouvernements peuvent eux-mêmes faire l’objet de critiques similaires. « Quand on interdit aux musulmanes le droit de porter le voile, on leur coupe indirectement l’accès à de nombreuses possibilités. On leur demande de choisir entre leur foi et leur accès au travail et à l’éducation. Et ça, on n’en parle pas », remarque l’étudiante. Elle reconnaît qu’il y a un réel danger pour les droits des femmes afghanes sous le régime taliban, qui met en péril leur accès à l’éducation et au marché du travail, mais que ce danger est également réel ici.

Amira Bennani*, porte-parole de Femmes musulmanes du Québec (FMQ), un regroupement de féministes décoloniales musulmanes, a la même position. Selon elle, la lutte contre les talibans n’empêche pas celle contre l’islamophobie dont souffre l’Afghanistan. « Les Occidentaux instrumentalisent les femmes afghanes et leur religion pour justifier leurs interventions, pense Mme Bennani. Elle croit aussi qu’il faut faire confiance au peuple pour lutter contre ces problèmes, car c’est lui qui connaît le mieux leur réalité. 

Le féminisme afghan

Amina Jamal, professeure à l’université Ryerson, est une sociologue spécialiste du féminisme sud-asiatique. La chercheuse insiste sur le fait qu’il est important de comprendre le contexte dans lequel les derniers développements se sont produits en Afghanistan. Elle revient ainsi à 1979, au début de la guerre américano-soviétique. « Sous le gouvernement soutenu par les Soviétiques à l’époque, les femmes afghanes avaient plus de droits qu’avant, et beaucoup plus qu’ailleurs en Asie du Sud », rappelle la professeure. Elle explique qu’à cette époque, les États-Unis sont intervenus pour lutter contre le communisme soviétique, soutenant des groupes conservateurs comme les talibans. « ll existe des photos de rencontres entre le président américain de l’époque, Ronald Reagan, et les talibans, ainsi que des photos de talibans avec des représentants de compagnies pétrolières américaines. Ces faits sont habituellement peu discutés aujourd’hui » , explique la chercheuse de l’université Ryerson. 

Pour la professeure, la justification humanitaire féministe des interventions en Afghanistan découle d’une logique coloniale. « Les chercheurs appellent ce genre de discours le “discours colonisateur”, car son but est de montrer que l’Occident est le territoire de la liberté et que l’islam est le territoire des opprimés », explique la chercheuse. « Les interventions étrangères n’ont pas réellement pour but de libérer les femmes afghanes, mais plutôt d’en faire des clones de femmes occidentales. Et nous savons que ça ne fonctionne pas », avance-t-elle. 

Elle croit que l’islamophobie qui entoure la question des femmes afghanes vient d’une incompréhension de la charia, qui est souvent mal interprétée par ceux qui ne sont pas musulmans. La charia n’est pas un code légal, mais une série de principes qui régissent la justice, l’égalité et la bienveillance. Les différentes sociétés sont libres de pratiquer ces principes selon leurs propres interprétations et circonstances. « La charia des talibans est une version particulière basée sur le wahhabisme et le salafisme, qui est intégré dans le royaume de l’Arabie saoudite. Il est faux de dire que la charia des talibans, c’est l’islam », nuance Mme Jamal, qui précise que le Coran contient de nombreux enseignements féministes. 

Élever la voix 

Queenm Malika prend la parole le du 20 août 2021 lors d'une manifestation anti-taliban.

Queenm Malika prend la parole le du 20 août 2021 lors d’une manifestation anti-taliban. Photo : Diamond Yao

Le soir du 20 août 2021, à l’appel du Centre des femmes afghanes de Montréal, elles ont été nombreuses à témoigner de la force dont elles font preuve face aux régimes extrémistes. Rassemblées au square Dorchester, plusieurs ont pris la parole pour faire valoir leurs perspectives au son de l’hymne national afghan, qui tonnait dans les haut-parleurs, et devant le drapeau tricolore levé bien haut. Queenm Malika, maquillée aux couleurs de son pays, s’est avancée sur scène. « Mon enfance en Afghanistan compte pour moi parmi les meilleurs moments de ma vie », nous a-t-elle confié par la suite. C’est la situation politique qui a forcé sa famille à quitter le pays. « Après avoir immigré, j’ai vite compris que le racisme systémique était très présent. On le voit. »

Mme Malika est particulièrement critique des motivations des nations étrangères qui interviennent dans son pays d’origine. Comme plusieurs, elle ne croit pas au motif de l’intervention humanitaire en Afghanistan pour les droits des femmes, citant les importantes réformes féministes instaurées par la reine afghane Soraya Tarzi dans les années 1920, bien avant que des réformes similaires ne soient menées dans plusieurs pays occidentaux. « Et dire qu’ils veulent venir chez nous pour nous apprendre comment être des musulmans ! » s’exclame-t-elle.

L’activiste demande aux nations étrangères de laisser son pays tranquille, une demande que formulent également beaucoup d’autres femmes afghanes présentes à l’événement. Si elle condamne le régime des talibans, elle est tout aussi critique du gouvernement précédent qui, selon elle, a été imposé au peuple afghan par des forces extérieures. Et cette imposition, juge-t-elle, s’inscrit dans la longue suite d’interventions colonialistes que l’Afghanistan a subies au cours de l’histoire, qu’il s’agisse de celles des Grecs, des Perses, des Mongols ou encore des Anglais, des Soviétiques et des Américains. « Ils ont pris tous les droits des femmes pour les soumettre. Parce que les femmes afghanes se battent », croit-elle. Elle est extrêmement inquiète que la situation ne se reproduise. Elle croit fermement à la capacité de son propre peuple à rebâtir son pays. « Il faut que les autres arrêtent de mettre leur nez chez nous et nous laissent le temps de construire notre pays. Et là, nous travaillerons avec eux selon nos propres conditions. »

Il y a quelques années, Queenm Malika prenait part à ce projet de reconstruction. Elle est retournée plusieurs fois dans son pays à titre de journaliste indépendante avec, comme mission, de combattre la désinformation dont fait l’objet la géopolitique afghane. Elle y a mené des entrevues avec plusieurs acteurs politiques, dont des talibans, et des membres de plusieurs des groupes ethniques qui constituent le peuple afghan. Aujourd’hui, la mère de famille souhaite retourner à l’université pour étudier en sciences politiques et changer les choses pour des immigrants comme elle, ici, au Québec. 

Vingt ans après le début de leur intervention militaire en Afghanistan, les troupes américaines ont tiré leur révérence ce lundi. Cependant, le discours entourant le sort des Afghanes se poursuit, et le contrôle des talibans s’étend sur le pays. Pour plusieurs femmes afghanes et musulmanes, encore une fois, il y a un grand absent dans tout cela : le contexte.

 


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