Une histoire à la fois

30 septembre 2021

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Ma mère ne me disait pas « je t’aime », mais elle le montrait dans chacun de ses gestes. J’admirais ses mains brunes, lisses et robustes. J’ai le souvenir très net d’avoir six ou sept ans et de regarder ses belles mains. En grandissant, ces mains ont pris plus de sens. Des mains calmes qui ne frappaient jamais, et qui se mouvaient avec grand soin et attention.

Maman ne nous a jamais dit qu’elle était allée au pensionnat. Elle mentionnait de petites choses au passage, à propos des « soeurs ». Cela semblait être quelque chose de particulier, mais personne ne nous expliquait pourquoi c’était le cas. Ma mère s’est mariée à 18 ans et a déménagé en Colombie-Britannique, loin de sa vie d’enfance.

Ce n’est que lorsqu’elle tressait nos cheveux que le sujet émergeait. Assise par terre en face d’elle, je fermais les yeux et savourais le brossage lent et régulier. En pensant à voix haute, elle laissait échapper des fragments, je comprenais seulement qu’il s’agissait des « sœurs ».

Quand j’ai quitté la maison pour aller à l’université, elle a commencé à dire « je t’aime » au téléphone. À mon retour après ma première année, elle m’a tressé les cheveux pendant qu’on regardait la télé. Il y avait une minisérie de la CBC sur les pensionnats. J’ai regardé jusqu’à l’atterrissage de l’hydravion. « Ça ne t’est pas arrivé, n’est-ce pas ? », lui ai-je demandé.

Maman a verbalisé sa réponse, sans me regarder. Elle réfléchissait. Finalement, d’une voix neutre, elle a dit que oui.

Dans les années qui ont suivi, les éléments se sont peu à peu rassemblés.

Ça expliquait le silence… Non seulement sur les pensionnats, mais aussi celui qui régnait dans notre maison. C’était un foyer tranquille. Ma mère ne s’engageait jamais dans un échange intense ou un débat passionné, quel qu’il soit. Lors de disputes, elle descendait faire la lessive et pleurait, plutôt que de dire ce qu’elle pensait.

Ma mère avait été emmenée au pensionnat de Saint-Joseph lorsqu’elle avait sept ans.

Les « sœurs » dont elle parlait étaient les Filles du Cœur de Marie. Elles dirigeaient un pensionnat pour filles à Spanish River, en Ontario, qui était exploité en partenariat avec le gouvernement du Canada. Avec l’école pour garçons, c’était le plus grand pensionnat de l’Ontario.

Ma mère ne rentrait à la maison que pour les vacances, bien que la maison se trouvait juste de l’autre côté de la rivière. Elle ne parlait que l’anishinaabemowin, et ne comprenait rien de ce qu’on lui disait.

« Je ne savais rien, même pas que je devais lever la main pour aller aux toilettes. Alors j’ai mouillé ma banquette, et on m’a battue pour ça ». Elle répond à mes questions maintenant, la veille de la première Journée nationale pour la vérité et la réconciliation. Elle s’est retenue pendant plus de soixante ans, mais elle répond d’une manière directe et posée. À sa façon.

Des articles, des films, des témoignages m’en avaient raconté plus sur les pensionnats que ma propre mère. Ce sont les autres qui m’ont informée. En repensant à leurs histoires, je demande s’il y avait des enfants plus âgés qui étaient sur place depuis plus longtemps et qui pouvaient faire office de traducteurs. Deux des cousines de ma mère étaient dans la même classe qu’elle. « Mais elles ne pouvaient m’aider que si on leur disait de le faire », dit-elle.

« Je ne comprenais pas, et ça ne m’a jamais quitté », poursuit-elle. « C’était juste… confus. Je n’ai jamais compris ce qui se passait, puis la peur et la confusion n’ont jamais disparu. »

Mon plus jeune a huit ans. Il est dans la pièce d’à côté, je me surprends à imiter la voix calme et posée de ma mère. Je vérifie à nouveau, en espérant qu’elle fréquentait un externat, même si je sais que ce n’est pas le cas. Mon esprit ne veut pas penser à sa petite personne là-bas, la nuit.

« J’y restais jusqu’à Noël, ou jusqu’à l’été. Même si ma maison se trouvait juste de l’autre côté de la rivière. »

C’est l’idée que ma mère était seule qui me fait le plus souffrir.

Gabor Maté explique que c’est la raison pour laquelle le traumatisme se forme, et pas seulement la blessure elle-même. « [Les enfants] sont traumatisés parce qu’ils sont seuls avec leur douleur », dit-il. Ça me semble si exact à bien des égards que c’en est insupportable. Ma mère a toujours aimé que ses enfants soient présents et proches. Elle a élevé quatre enfants et un petit-enfant. Elle comprenait pourquoi un œil protecteur était nécessaire.

À la veille de la première de cette toute première fête nationale, ma mère décrit son abandon. Dans le choix des mots, plus que dans le ton, je comprends. Elle n’a pas eu ce moment de rupture dont on parle dans les livres, lorsqu’un enfant a grandi et qu’il se rend compte que ça fait mal aux parents de quitter leurs enfants.

« Mes parents croyaient en l’Église, au système d’éducation, et ils m’y ont amenée. » J’ai appris que la vie des survivants change quand ils entendent que ce n’était pas un choix, qu’ils y étaient forcés. Peut-être que ma mère n’a pas connu ce moment. Je prends une respiration, et je dis : « Maman. On les a menacés de les emprisonner s’ils ne coopéraient pas, n’est-ce pas ? »

Sa voix change, elle devient un peu plus légère.

Elle le savait, non? Je me le demande. Ce n’est pas possible qu’elle n’ait pas su que c’était imposé. Elle devait le savoir… et n’était-ce pas ce qu’elle avait senti ? Les pensionnats constituaient un autre moyen pour le gouvernement d’essayer de briser les familles autochtones, et les églises étaient impliquées.

Je voulais une photo de ma mère pour ce reportage, celle que j’avais en tête était une photo de classe à l’école de Spanish River.

« Je ne l’ai plus. Je l’ai déchirée. Un jour, j’étais tellement en colère contre l’Église catholique que je l’ai déchirée », m’a-t-elle dit ce soir-là. Je hausse les sourcils au téléphone, ça ne lui ressemble pas. Elle a répété la phrase pour insister, ce qui ne lui ressemble pas non plus. Je souris un peu en visualisant la scène.

C’est comme ça qu’on guérit.

Mary Ann Assinabe, mère, grand-mère et infirmière. Photo par Odette Auger

Photo courtoisie de Audette Auger

 

En tant que journaliste, je parle avec beaucoup de gens. J’apprends des choses dans chaque entretien, qu’il s’agisse d’une histoire de racisme déchirante ou d’un projet brillant. Le partage de ces histoires m’a fait cadeau de la perspicacité qui me donne parfois de nouveaux repères pour parler à ma mère.

J’ai écrit sur les initiatives linguistiques alors que je suivais mon premier cours d’ojibwée. Ma mère semblait un peu distante, me disant que « c’est trop difficile à apprendre ». Pendant des décennies, je me suis braqué et renfermé face au moindre rejet. Maintenant, je fais une pause et j’essaie à nouveau. Je dis à maman que je suis le cours avec mon fils de seize ans, que c’est « notre » moment ensemble et que c’est amusant. Je lui ai transmis un enseignement reçu par un jeune et brillant professeur de langue Sylix. Un aîné a expliqué ce qui caractérise les apprenants plus âgés hésitants et les locuteurs silencieux. Ils ne peuvent pas s’exprimer à voix haute, tant que leur douleur n’est pas guérie.

Ma mère se détend en entendant cet enseignement, et sa voix change. Je l’entends hocher la tête, acquiescer. C’est alors qu’elle me dit : « Je n’ai parlé la langue que jusqu’à l’âge de sept ans. Et le fait d’être frappée à chaque fois que je la parlais rendait les choses difficiles. C’est là, mais je n’arrive pas à verbaliser ».

Pendant les vingt dernières années, j’ai voulu lui demander « pourquoi » ? Pourquoi ne nous l’a-t-elle pas dit ?

Nous l’aurions comprise, nous nous serions sentis moins frustrés quand elle se détachait des choses émotionnelles. Au lieu de cela, je partage ce qu’un aîné a expliqué lors d’un exercice des couvertures, sur le territoire de Klahoose. Dans le cercle, j’ai posé la question et il a répondu. Nous n’en avons pas parlé, car nous ne voulions pas que nos petits-enfants ressentent cette douleur, m’a-t-on dit. Maman acquiesce d’un son.

Une des conséquences les plus dévastatrices était d’être réduits au silence. Je dis « était », car maintenant, on en parle. Avec chaque nouveau témoignage de ma mère, mon monde change, se rééquilibre. Nous sommes devenues plus proches.

Maman se fait un devoir de me dire la chose suivante : « Soyons clairs, il y en a d’autres qui ont vécu bien pires que moi dans ces endroits. » Elle veut que je le sache pour que je ne me pose pas de questions, mais elle se fait du tort en minimisant la douleur de son enfance. Ce n’est pas le moment de lui en demander plus, j’en reparlerai avec elle la prochaine fois.

Malgré cette initiation à ce qu’on appelle « l’éducation », elle accorde de l’importance à l’enseignement supérieur. À la fin de la trentaine, elle a commencé à travailler dans le secteur des soins de santé, en améliorant et en échelonnant ses diplômes au fur et à mesure. Elle a obtenu son diplôme d’infirmière au moment où elle fêtait ses 50 ans. La boucle est bouclée, elle est revenue sur son territoire natal pour travailler avec les aînés, en soins de longue durée.

Ma mère dit que cette nouvelle Journée nationale de vérité et de réconciliation ne change rien à ce qui s’est passé. Je comprends pourquoi elle est de cet avis. Il y a tellement de mesures à prendre, et aucun de nous n’a confiance en ces gouvernements.

Ma mère me parle de ce qui nous a fait du mal. Nous communiquons, et ça nous fait grandir.

Je t’aime, maman.

 


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