Depuis le 18 mars, l’armée israélienne a repris ses bombardements sur Gaza, mettant ainsi fin au cessez-le-feu instauré en janvier. Depuis, le bilan humain s’est alourdi, s’élevant à 1 000 morts. Pendant ce temps, au Canada, des élections fédérales se déroulent depuis le 23 mars. Les défenseurs des droits des Palestiniens y voient l’occasion d’imposer la question israélo-palestinienne dans le débat politique.
Les mobilisations en soutien à Gaza ne cessent de prendre de l’ampleur au pays depuis octobre 2023. Manifestations, pétitions, campagnes de sensibilisation – une partie croissante de la population canadienne réclame une prise de position plus ferme du gouvernement face aux opérations militaires d’Israël. Ce mouvement se traduit aussi politiquement : des électeurs et des militants s’organisent pour faire de la cause palestinienne un enjeu électoral majeur.
Une mobilisation qui prend de l’ampleur
Jeudi 27 mars. Haya apparaît sur l’écran de notre ordinateur. Son sourire contraste avec la frustration qu’elle dit éprouver en cette période électorale. La jeune femme d’origine palestinienne est l’une des figures derrière Votez Palestine, une campagne non partisane qui cherche à inscrire la question des droits des Palestiniens au cœur du débat électoral canadien. Nous la rencontrons en visioconférence, alors qu’elle enchaîne les appels et les réunions depuis le lancement de la campagne, il y a à peine deux semaines.
« Depuis octobre 2023, on a vu que le Canada est très, très complice du génocide israélien, que ce soit par le biais des investissements, du soutien diplomatique ou encore de l’exportation d’armes et de composantes militaires », commence-t-elle.
Pour Votez Palestine, l’objectif est double. « D’une part, nous voulons montrer que nous ne tolérerons plus la complicité du Canada. (...) On veut aussi montrer que nous avons une voix qui s’est renforcée depuis octobre 2023 », explique Haya. Elle précise ensuite : « Ce sont les électeurs qui ont le pouvoir de donner un siège aux députés. S’ils veulent notre soutien, ils doivent nous écouter. Ils doivent entendre les demandes des Canadiens, des Arabes, des Palestiniens et des musulmans qui placent cette question au cœur de leurs préoccupations. »
« Avec la campagne Votez Palestine, on montre que cette question ne concerne pas seulement les Palestiniens : de nombreux Canadiens veulent voter pour des politiciens capables de prendre position sur un génocide », laisse-t-elle tomber.
Lancée le 11 mars, Votez Palestine fédère un réseau de 135 organismes – dont le Palestinian Youth Movement, la coalition du Québec Urgence Palestine et l’organisation Voix juives indépendantes – représentant près de 2 millions de personnes qui soutiennent officiellement la plateforme, note le site.
L’initiative suit donc de près les positions des candidats et s’implique activement dans plusieurs circonscriptions. Des bénévoles envoient des courriels aux candidats pour leur présenter leurs revendications et leur proposer de les signer s’ils les approuvent. Ces efforts permettent ensuite d’identifier ceux qui soutiennent les revendications de Votez Palestine et de rendre ces informations accessibles aux électeurs.
Les cinq grandes revendications de Votez Palestine
1. Imposer un embargo bilatéral sur les armes entre le Canada et Israël.
2. Dénoncer le racisme anti-palestinien et protéger la liberté d’expression au Canada sur la question palestinienne.
3. Protéger et financer les interventions humanitaires à Gaza.
4. Mettre fin à l’implication du Canada dans les colonies israéliennes illégales.
5. Reconnaître officiellement l’État palestinien.
En date du 3 avril, 152 candidats fédéraux se sont déclarés favorables à la plateforme de Votez Palestine : 107 du Nouveau Parti démocratique (NPD), 9 du Parti libéral et 36 du Parti vert. Parmi eux, deux figures politiques de premier plan : Jagmeet Singh, chef du NPD, et Elizabeth May, cheffe du Parti vert, qui ont publiquement endossé la plateforme.
« Les politiciens sentent la pression de leurs électeurs, et certains commencent enfin à adopter une position de principe sur la Palestine », note Haya.
« Je ne pense pas qu’un politicien qui ferme les yeux sur un génocide puisse s’attaquer sérieusement à la crise du logement ou à la précarité »
Parmi ces électeurs qui comptent faire de la Palestine un enjeu central du scrutin, Amina*, une jeune Montréalaise de 25 ans, votera pour la deuxième fois à des élections fédérales.
En 2019, elle avait fait son choix en fonction d’autres critères. Mais cette fois, elle sent une rupture. « La Palestine, c’est une grande question dans cette élection. Et on a vu que le dernier gouvernement a joué un rôle dans le génocide. On veut que ça s’arrête. »
D’un ton maussade, elle poursuit : « La Palestine, c’est ma ligne rouge, car un politicien qui est silencieux ou complice d’un génocide, je ne pense pas qu’il va avoir mes intérêts de Palestinienne ou de Canadienne à cœur. » Elle insiste : « Je ne pense pas qu’un politicien qui ferme les yeux sur un génocide puisse s’attaquer sérieusement à la crise du logement ou à la précarité », martèle-t-elle. « C’est une question de valeurs ! » s’exclame-t-elle
Après un soupir, elle reprend : « On vit un moment difficile. C’est pour ça qu’on doit demander plus de nos politiciens, plus que d’habitude. Il faut qu’ils aient peur de nous un peu. S’ils ne respectent pas ça, ils ne vont pas avoir nos votes. »
Les annonces d’aide humanitaire ne suffisent pas à la convaincre. « J’ai vu que Mélanie Joly, la ministre des Affaires étrangères, avait signé un envoi de 100 M$ à Gaza. Mais ça ne fait pas disparaître le fait que, durant le génocide, elle n’a rien fait pour l’arrêter. Il va falloir bien plus que ça. »
Pour elle, la campagne Votez Palestine est une nouvelle façon d’exiger des comptes. « C’est un moment clé. Si les politiciens veulent nos votes, ils doivent comprendre que cet enjeu est non négociable. On ne veut plus de demi-mesures. Ils doivent accepter chacune de nos revendications. »
Elle marque une pause et reprend d’un ton maussade : « En tant que Canadienne, je ne veux pas que mon gouvernement soit du mauvais côté de l’histoire. Notre pays prétend défendre les droits humains, alors c’est maintenant qu’il faut le prouver. »
« Une option qui me semble plus cohérente »
« Je suis conservateur, mais je vais voter pour le Parti libéral à la prochaine élection à cause des événements à Gaza et de la position du Parti conservateur du Canada sur le sujet », nous confie Tristan* par courriel.
Résumé de la position du Parti conservateur du Canada sur Gaza :
Le Parti conservateur du Canada soutient fermement Israël dans son droit à se défendre contre les attaques du Hamas. Il ne réclame pas de cessez-le-feu immédiat, mais prône des pauses humanitaires temporaires pour évacuer les civils et acheminer de l’aide à Gaza.
Pierre Poilievre a affirmé sa position contre l’UNRWA, l’agence de l’ONU qui vient en aide aux réfugiés palestiniens, la qualifiant d’« organisation terroriste » et promettant de couper son financement s’il devient premier ministre. Il critique fermement Justin Trudeau pour avoir maintenu ce soutien.
Le chef conservateur a aussi rejeté le bien-fondé de la plainte déposée contre Israël devant la Cour internationale de justice. Lors d’une intervention publique devant la congrégation Beth Israël Beth Aaron à Montréal, il a affirmé sans ambiguïté son soutien à Israël. « Je suis un ami de l’État d’Israël et je serai un ami de l’État d’Israël partout où je vais. »
Au troisième jour des élections, son constat illustre le dilemme de plus en plus intense qu’éprouvent certains électeurs. Fonctionnaire de l’État, Tristan préfère garder l’anonymat en raison de son devoir de réserve.
« J’ai toujours eu une sensibilité politique plutôt conservatrice. Historiquement, j’ai voté pour le Parti conservateur, même si le soutien à Israël a toujours été clair », explique-t-il au bout du fil. Pourtant, avec le temps et ses expériences personnelles, sa vision a changé.
Voyageant souvent au Proche-Orient, il comprend que, sur place, les conflits ne sont pas de simples thèmes de discussion politique : ils régissent le quotidien des populations. « On parle d’une région entière qui a été effacée en presque 70 ans. Et maintenant, ils veulent effacer ce qui reste. Et Israël l’assume publiquement. Ce qui est ironique, c’est que les politiciens occidentaux, eux, restent silencieux sur la question. »
Selon lui, « si les dirigeants ne disent rien, c’est pour des questions de financement et de calculs électoraux dans diverses circonscriptions ». Il voit dans le soutien indéfectible de certaines positions d’Israël un reflet des jeux d’influence en coulisses, bien plus qu’une prise de position sincère.
Cette position l’a poussé à reconsidérer ses choix politiques. S’il écarte le NPD, qu’il juge trop à gauche et éloigné de ses valeurs économiques et sociales, il voit en Mark Carney une solution de rechange plus centriste et équilibrée. « Le Parti libéral reste au centre du paysage politique, surtout dans un contexte de polarisation. C’est une option qui me semble plus cohérente », confie-t-il.
Une politique étrangère canadienne en contradiction avec ses propres principes
Antonius Rachad, professeur de sociologie à la retraite et expert des conflits au Proche-Orient, a vu le Canada évoluer pendant ses 55 ans de vie au Québec. D’origine égyptienne et syro-libanaise, il dit être avant tout « pro-droits humains » et non « pro-palestinien ». C’est à travers ce prisme qu’il analyse la position canadienne sur Gaza.
« Le Canada n’a jamais été une puissance majeure dans la région, elle joue plutôt un rôle secondaire derrière les États-Unis », commence le spécialiste. Il rappelle cependant sa double approche : « Le Canada offre un soutien humanitaire aux Palestiniens, tout en adoptant une position politique ambiguë. »
Sur le plan humanitaire, le pays joue en effet un rôle. Il finance notamment l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine), qui fournit une aide vitale aux Palestiniens. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) soutient également des projets de développement social et économique dans les territoires occupés.
Mais cette posture entre en contradiction avec la politique étrangère d’Ottawa. Sur papier, le Canada se présente comme étant très proche du droit international. On peut ainsi lire sur le site d’Affaires mondiales Canada ce qui suit :
« Le Canada reconnaît le droit des Palestiniens à s’autodéterminer et appuie la création d’un État palestinien souverain, indépendant, viable, démocratique et doté d’un territoire d’un seul tenant. »
« Le Canada ne reconnaît pas le contrôle permanent exercé par Israël sur les territoires occupés en 1967 (le plateau du Golan, la Cisjordanie, Jérusalem-Est et la bande de Gaza). »
Source : Affaires Mondiales Canada
Pourtant, dans les faits, le pays s’aligne sur les intérêts israéliens et américains, reléguant la cause palestinienne au second plan, note l’expert : « Le Canada affiche son soutien au peuple palestinien dans ses déclarations officielles, mais met en premier point sur son site “l’appui à Israël et à sa sécurité”. Or, c’est aujourd’hui la sécurité des Palestiniens qui est la plus menacée.»
Cet engagement en faveur d’Israël s’est notamment traduit par l’envoi d’armes à Tsahal. Un rapport publié le 26 mars par Project Ploughshares – un institut canadien de recherche sur la paix – révèle notamment que l’entreprise québécoise General Dynamics (GD-OTS-Canada) a signé en septembre 2024 un contrat de 78,8 M$ en vue de fournir des propergols d’artillerie (des produits de propulsion) à Israël, alors même que les bombardements sur Gaza se poursuivaient.
Cette entente a été validée par la Corporation commerciale canadienne (CCC) le 26 septembre 2024, soit à peine deux semaines après que la ministre Mélanie Joly eut bloqué la vente de 50 000 cartouches de mortier « hautement explosives » face à la pression de défenseurs des droits humains. À l’époque, elle avait assuré qu’« aucune forme d’arme » fabriquée au Canada ne serait utilisée dans la bande de Gaza, et que le pays empêcherait toute exportation d’armes ou de composantes militaires susceptibles d’être utilisées à Gaza, y compris par le biais des États-Unis.
Élections canadiennes : un choix cornélien pour les citoyens préoccupés par la situation à Gaza
Face à cette politique ambiguë, que peuvent espérer les Canadiens préoccupés par la situation à Gaza ? Selon M. Rachad, expert des conflits au Proche-Orient, les perspectives sont peu encourageantes.
« Si les conservateurs prennent le pouvoir, il n’y aura plus aucune référence au droit international. L’appui à Israël sera total, et l’aide humanitaire aux Palestiniens disparaîtra », avance-t-il.
D’autre part, il croit que les libéraux risquent de ne pas non plus réagir comme l’espèrent les défenseurs des droits des Palestiniens face aux attaques d’Israël. Si Justin Trudeau, alors qu’il était encore premier ministre, avait déclaré qu’un mandat d’arrêt serait lancé contre Benyamin Nétanyahou s’il mettait le pied en sol canadien, Mark Carney, lui, reste silencieux devant la reprise des bombardements. Un silence d’autant plus frappant que deux figures influentes de son propre parti, Meyer Weinstein et Marco Mendicino, avaient voté contre le cessez-le-feu. Interrogé à ce sujet, le Premier ministre a finalement pris la parole hier soir, jeudi 3 avril, sur les ondes de Radio-Canada : « L’intégrité territoriale, c’est [un droit] intouchable. Il faut faire tous les efforts pour rétablir un cessez-le-feu pour Gaza et recommencer l’aide humanitaire. La situation est horrible en ce moment à Gaza. » L’organisation Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient (CJPMO) a d’ailleurs donné la note de D+ à Mark Carney en matière de défense des droits des Palestiniens.
Selon Antonius Rachad, les citoyens préoccupés par la situation à Gaza devront donc faire un choix cornélien. En effet, voter pour le NPD – qui adopte une position plus critique à l’égard d’Israël – risque d’être contre-productif, car cela pourrait favoriser la victoire des conservateurs. « Si le vote se divise entre libéraux et néo-démocrates, les conservateurs passent. Il faut analyser les choses comté par comté : si les conservateurs sont en deuxième position, il faut alors voter libéral, même à contrecœur. »
« Se boucher le nez et voter libéral », conseille l’expert aux citoyens préoccupés par la question palestinienne. Non pas par inclination, mais pour « éviter le pire », conclut-il.
Au moment d’écrire ces lignes, le Parti libéral du Canada n’avait pas répondu à nos questions sur la nomination de Marco Mendicino au poste de chef de cabinet du premier ministre et les répercussions que cette décision pourrait avoir.
Les conservateurs n’avaient pas non plus répondu à nos questions, portant notamment sur leur politique à l’égard de la question israélo-palestinienne.
Les revendications des défenseurs des droits des Palestiniens seront-elles entendues ? À ce jour, aucun parti politique ne s’est clairement prononcé sur la question palestinienne dans ses engagements officiels. Pourtant, le Parti libéral, le Parti conservateur, le Bloc québécois et le Parti populaire du Canada ont tous pris position sur la guerre en Ukraine.